Chapitre 2
Le trajet qui la séparait de Montfort lui parut bien bref en comparaison de cette traversée périlleuse car elle avait retrouvé sa gaieté naturelle et se trouvait si sotte maintenant que tout danger avait disparu qu'elle se rabrouait intérieurement. Le vieux Jean qui travaillait dans le petit carré de potager qu'il entretenait à la bordure de Montfort et qui donnait souvent un coup de main à André l'aperçut ; elle le salua en riant. Il se dit qu’elle était gaie la Jane ; une jolie fille, polie et pleine d'entrain. Et il est vrai qu'elle était prête à embrasser la terre entière, y compris ce bourru de Jean, tant elle était heureuse de retrouver âme qui vive.
A la maison, l'accueil de sa mère fut moins jovial. Adrienne se plaignait d'avoir toujours sujet de s'inquiéter avec cette fille unique qui lui donnait autant de soucis qu'une tripotée d'enfants ; on ne pouvait quand même pas lui reprocher de ne pas la gâter : toujours des robes à la nouvelle mode, les soins de la coiffeuse, et une visite un dentiste une fois l'an. "Et pourtant, on peut pas dire qu'on soit riche!" répétait-elle à ceux de ses clients qui voulaient bien écouter ses lamentations en échange d'une petite rallonge de Picon. "De toute façon, c'est depuis qu'elle lit des livres ; ces histoires d'amour, ça lui monte à la tête ; enfin… Espérons qu'elle fera un beau mariage ! Autant que ça lui serve à queq'chos' d'être intelligente parce que l'intelligence quand on a pas le sou, c'est que des problèmes ; regardez les socialistes de Saint-Brieuc, des irresponsables ! Rien compris à rien !" Le plus souvent, l'interlocuteur hochait la tête placidement.
Tout le monde s'entendait à dire qu'elle n'était pas si méchante l'Adrienne mais qu'il fallait qu'elle mette son grain de sel partout et qu’elle dirige son monde, fille et mari compris. En attendant ce fameux beau mariage auquel semblait prétendre Adrienne, Jane servait plus ou moins de bonne à tout faire au bistrot. Quatre ans auparavant, elle avait définitivement quitté les bancs de l'école pour aider ses parents. Adrienne en avait décidé ainsi ."Tu sais bien que depuis Verdun, ton père il est plus bon à grand chose ; il peut plus rien porter et puis t'es pas une bourgeoise quand même !" lui avait-elle dit un matin pluvieux. Elle avait alors treize ans. Elle n’avait rien trouvé à redire à cela. N’était-ce pas le lot commun de toutes les filles de son âge ? Son amie Mireille avait quitté l’école en même temps qu’elle.
Quant au mari d’Adrienne, André, cela faisait longtemps qu'il avait démissionné ; il acceptait d'autant plus facilement que sa femme porte la culotte, que moins il en faisait et disait, plus il gagnait en liberté. Il se contentait de se venger un peu sur le muscadet en racontant sa guerre, en racontant Verdun. Plus le temps passait, plus les anecdotes s’enrichissaient de détails cocasses. Il devenait de plus en plus difficile de séparer le vrai du faux mais les clients en avait pour leur argent ; ils revenaient autant pour la bonne humeur d’André que pour participer aux tournées. Et puis comment en vouloir à sa femme, restée seule avec un marmot sur les bras et l’angoisse de demeurer veuve à vingt-deux ans. Elle avait été forte Adrienne ; elle avait attendu patiemment son retour et quand il était enfin revenu, elle s’était donnée à lui avec la même énergie qu’au premier jour. D’ailleurs, elle était restée séduisante Adrienne et il parvenait encore à réveiller de temps à autre le souvenir de la jeune fille d'autrefois qui dansait et chantait à tout va ; celle qui avait uni à son destin de pupille de la nation sa vie d'orpheline. L’union de deux malheurs, à la vie à la mort, vaille que vaille.
Enfin, il y avait Jane, sa fille, sur laquelle il reportait l'amour qu'il n'avait pas reçu et s'il ne pardonnait pas toujours à Adrienne ses excès de colère envers celle-ci, il comprenait combien il lui avait été difficile d'être mère. Il savait que Jane aurait du apprendre un métier mais il voulait la garder prés de lui le plus longtemps possible ; alors quand elle avait quitté l'école, une fois de plus il n'avait rien dit.
Lui, il en aurait voulu plusieurs des enfants mais Adrienne s'y était résolument opposée. Elle voulait d'abord pouvoir penser à elle. "J'ai jamais eu personne pour s'occuper de moi,"disait-elle en grande tragédienne. Évidemment, elle aurait préféré un garçon. "C'est quand même plus commode avec un garçon ! Une fille, faut toujours veiller à la réputation. Mais on prend ce que le Bon Dieu vous donne!"
Pour toutes ces raisons, Jane écouta sans même tenter de s'expliquer les reproches de sa mère qui l'envoya purger sa peine dans sa chambre pour ne plus l'avoir sous les yeux.
D’ailleurs, c'était sans compter sans la bienveillance d'André qui parvint à lui glisser quelques mots à l'oreille :
- Mireille est venue, y a pas une heure. Ton costume est prêt mais elle voudrait faire quelques retouches à ton bibi sur ta petite tête. Reviens pour sept heures. Et ferme ta porte à clef.
Comment un faible résiste à une forte femme ? Par de petites trahisons quotidiennes. Et ces milliers de trahisons infimes avait été le nœud de la complicité qui était née entre André et sa fille.
Jane emprunta le chemin qu'elle pratiquait habilement depuis le jour où privée de Carnaval l’année de ses onze ans, elle avait ouvert la fenêtre de sa chambre, glissé sur l'appentis, de là, osé le grand saut jusqu'au sol puis couru chez Mireille en veillant à ne pas être vue et endossé un costume de mousquetaire du roi qui la rendait méconnaissable. Autant dire qu'elle n'avait pas était peu fière de son tour de passe-passe mais elle avait été suffisamment prudente pour ne partager son secret qu'avec son amie. Et elle ne s'aperçut pas que son père, traditionnellement muet comme une carpe, n'avait pas été dupe de sa supercherie. Elle ne le comprit que le jour où il lui apporta clairement son soutien, partageant ainsi avec elle le plaisir de la fuite.
L'escalade était cependant devenue plus ardue car une certaine pudeur venait maintenant freiner les gestes de la jeune fille de dix-sept ans ; et l'habit de mousquetaire n'était pas de mise tous les jours ! Elle mettait donc un point d'honneur comique à fuguer avec élégance et se donnait des airs de trapéziste en robe de bal quand pour éviter de réitérer le grand saut, elle glissait le long de la gouttière hors d'usage.
- Attention !
Mireille l'attendait derrière l'appentis avec cet air de réprobation inquiète qu'elle adoptait chaque fois que Jane devait se lancer dans cette aventure.
Au physique, elle était l'exact contraire de cette dernière ; au minois percé de jolis yeux verts et surmonté de cheveux blonds frisés de Mireille s'opposait le large visage encadré d’une épaisse chevelure sombre et animé de vives prunelles noires de Jane ; tandis que les mouvements de la première rendaient chaque instant vivante la légèreté d'un corps mince et clair, ceux de la seconde manifestaient une présence à la fois massive et apaisante. La grâce presque enfantine de Mireille contrastait avec la beauté un peu lourde de Jane ; une Jane qui se trouvait gauche et empâtée mais dont le corps se dénouait dans l'effort avec une souplesse féline.
- J'ai vu ta bicyclette et la mine de ta mère, alors je suis passée derrière.
- Mon pneu a crevé ; j'ai mis deux heures pour ramener les œufs.
- Et elle t’a envoyé dans ta chambre, comme une gamine !
Jane sourit. Elle n’avait décidément pas les accents rebelles de son amie.
Et Mireille elle-même savait pertinemment que jamais Jane ne s'opposerait aux décisions de ses parents car si elle se laissait parfois aller jusqu'à pousser les portes de la futilité que lui ouvrait son imagination, elle n'en conservait pas moins un profond respect pour ses parents. En dépit de ce qu'elle subissait, elle s'attachait à les aimer et à les contenter.
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