Lundi 10 décembre 2007
anti_bu

 Chapitre 2

 

Le trajet qui la séparait de Montfort lui parut bien bref en comparaison de cette traversée périlleuse car elle avait retrouvé sa gaieté naturelle et se trouvait si sotte maintenant que tout danger avait disparu qu'elle se rabrouait intérieurement. Le vieux Jean qui travaillait dans le petit carré de potager qu'il entretenait à la bordure de Montfort et qui donnait souvent un coup de main à André l'aperçut ; elle le salua en riant. Il se dit qu’elle était gaie la Jane ; une jolie fille, polie et pleine d'entrain. Et il est vrai qu'elle était prête à embrasser la terre entière, y compris ce bourru de Jean, tant elle était heureuse de retrouver âme qui vive.

A la maison, l'accueil de sa mère fut moins jovial. Adrienne se plaignait d'avoir toujours sujet de s'inquiéter avec cette fille unique qui lui donnait autant de soucis qu'une tripotée d'enfants ; on ne pouvait quand même pas lui reprocher de ne pas la gâter : toujours des robes à la nouvelle mode, les soins de la coiffeuse, et une visite un  dentiste une fois l'an. "Et pourtant, on peut pas dire qu'on soit riche!" répétait-elle à ceux de ses clients qui voulaient bien écouter ses lamentations en échange d'une petite rallonge de Picon. "De toute façon, c'est depuis qu'elle lit des livres ; ces histoires d'amour, ça lui monte à la tête ; enfin… Espérons qu'elle fera un beau mariage ! Autant que ça lui serve à queq'chos' d'être intelligente parce que l'intelligence quand on a pas le sou, c'est que des problèmes ; regardez les socialistes de Saint-Brieuc, des irresponsables ! Rien compris à rien !" Le plus souvent, l'interlocuteur hochait la tête placidement.

Tout le monde s'entendait à dire qu'elle n'était pas si méchante l'Adrienne mais qu'il fallait qu'elle mette son grain de sel partout et qu’elle dirige son monde, fille et mari compris. En attendant ce fameux beau mariage auquel semblait prétendre Adrienne, Jane servait plus ou moins de bonne à tout faire au bistrot. Quatre ans auparavant, elle avait définitivement quitté les bancs de l'école pour aider ses parents. Adrienne en avait décidé ainsi ."Tu sais bien que depuis Verdun, ton père il est plus bon à grand chose ; il peut plus rien porter et puis t'es pas une bourgeoise quand même !" lui avait-elle dit un matin pluvieux. Elle avait alors treize ans. Elle n’avait rien trouvé à redire à  cela. N’était-ce pas le lot commun de toutes les filles de son âge ? Son amie Mireille avait quitté l’école en même temps qu’elle.

Quant au mari d’Adrienne, André, cela faisait longtemps qu'il avait démissionné ; il acceptait d'autant plus facilement que sa femme porte la culotte, que moins il en faisait et disait, plus il gagnait en liberté. Il se contentait de se venger un peu sur le muscadet en racontant sa guerre, en racontant Verdun. Plus le temps passait, plus les anecdotes s’enrichissaient de détails cocasses. Il devenait de plus en plus difficile de séparer le vrai du faux mais les clients en avait pour leur argent ; ils revenaient autant pour la bonne humeur d’André que pour participer aux tournées. Et puis  comment en vouloir à sa femme, restée seule avec un marmot sur les bras et l’angoisse de demeurer veuve à vingt-deux ans. Elle avait été forte Adrienne ; elle avait attendu patiemment son retour et quand il était enfin revenu, elle s’était donnée à lui avec la même énergie qu’au premier jour. D’ailleurs, elle était restée séduisante Adrienne et il parvenait encore à réveiller de temps à autre le souvenir  de la jeune fille d'autrefois qui dansait et chantait à tout va ; celle qui avait uni à son destin de pupille de la nation sa vie d'orpheline. L’union de deux malheurs, à la vie à la mort, vaille que vaille.

Enfin, il y avait Jane, sa fille, sur laquelle il reportait l'amour qu'il n'avait pas reçu et s'il ne pardonnait pas toujours à Adrienne ses excès de colère envers celle-ci, il comprenait combien il lui avait été difficile d'être mère. Il savait que Jane aurait du apprendre un métier mais il voulait la garder prés de lui le plus longtemps possible ; alors quand elle avait quitté l'école, une fois de plus il n'avait rien dit.

Lui, il en aurait voulu  plusieurs des enfants mais Adrienne s'y était résolument opposée. Elle voulait d'abord pouvoir penser à elle. "J'ai jamais eu personne pour s'occuper de moi,"disait-elle en grande tragédienne. Évidemment, elle aurait  préféré un garçon. "C'est quand même plus commode avec un garçon ! Une fille, faut toujours veiller à la réputation. Mais on prend ce que le Bon Dieu vous donne!"

Pour toutes ces raisons, Jane écouta sans même tenter de s'expliquer les reproches de sa mère qui l'envoya purger sa peine dans sa chambre pour ne plus l'avoir sous les yeux.

D’ailleurs, c'était sans compter sans la bienveillance d'André qui parvint à lui glisser quelques mots à l'oreille :

- Mireille est venue, y a pas une heure. Ton costume est prêt mais elle voudrait faire quelques retouches à ton bibi sur ta petite tête. Reviens pour sept heures. Et ferme ta porte à clef.

Comment un faible résiste à une forte femme ? Par de petites trahisons quotidiennes. Et ces milliers de trahisons infimes avait été le nœud de la complicité qui était née entre André et sa fille.

Jane emprunta le chemin qu'elle pratiquait habilement depuis le jour où privée de Carnaval l’année de ses onze ans, elle avait ouvert la fenêtre de sa chambre, glissé sur l'appentis, de là, osé le grand saut jusqu'au sol puis couru chez Mireille en veillant à ne pas être vue et endossé un costume de mousquetaire du roi qui la rendait méconnaissable. Autant dire qu'elle n'avait pas était peu fière de son tour de passe-passe mais elle avait été suffisamment prudente pour ne partager son secret qu'avec son amie. Et elle ne s'aperçut pas que son père, traditionnellement muet comme une carpe, n'avait pas été dupe de sa supercherie. Elle ne le comprit que le jour où il lui apporta clairement son soutien, partageant ainsi avec elle le plaisir de la fuite.

L'escalade était cependant devenue plus ardue car une certaine pudeur venait maintenant freiner les gestes de la jeune fille de dix-sept ans ; et l'habit de mousquetaire n'était pas de mise tous les jours ! Elle mettait donc un point d'honneur comique à fuguer avec élégance et se donnait des airs de trapéziste en robe de bal quand pour éviter de réitérer le grand saut, elle glissait le long de la gouttière  hors d'usage.

- Attention !

Mireille l'attendait derrière l'appentis avec cet air de réprobation inquiète qu'elle adoptait chaque fois que Jane devait se lancer dans cette aventure.  

Au physique, elle était l'exact contraire de cette dernière ; au minois percé de jolis yeux verts et surmonté de cheveux blonds frisés de Mireille s'opposait le large visage encadré d’une épaisse chevelure sombre et animé de vives prunelles noires de Jane ; tandis que les mouvements de la première rendaient chaque instant vivante la légèreté d'un corps mince et clair, ceux de la seconde manifestaient une présence à la fois massive et apaisante. La grâce presque enfantine de Mireille contrastait avec la beauté un peu lourde de Jane ; une Jane qui se trouvait gauche et empâtée mais dont le corps se dénouait dans l'effort avec une souplesse féline.

- J'ai vu ta bicyclette et la mine de ta mère, alors je suis passée derrière.

- Mon pneu a crevé ; j'ai mis deux heures pour ramener les œufs.

- Et elle t’a envoyé dans ta chambre, comme une gamine !

Jane sourit. Elle n’avait décidément pas les accents rebelles de son amie.

Et Mireille elle-même savait pertinemment que jamais Jane ne s'opposerait aux décisions de ses parents car si elle se laissait parfois aller jusqu'à pousser les portes de la futilité que lui ouvrait son imagination, elle n'en conservait pas moins un profond respect pour ses parents. En dépit de  ce qu'elle subissait, elle s'attachait à les aimer et à les contenter.

 

 

 

 

 

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Vendredi 7 décembre 2007
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Comme Roland et d'autres, le temps me manque et va me manquer pour alimenter ces pages en mots pensés. 
En désespoir de cause, je glisse à nouveau ci-dessous un vieux début d'histoire. 
Pour tout vous dire, c'est un roman familial inachevé dont voici le chapitre premier.
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Vendredi 7 décembre 2007

gros-arbre.jpg

anti_bug_fC'était sans aucun doute la traversée qu'elle redoutait le plus : deux kilomètres de peine et de peur sur une route plongée dans les bois noirs. 
Dés le hameau des ponts, elle n'avait plus pensé qu'à cela : elle devait passer, seule, par la forêt ; car elle ne pouvait la contourner (hypothèse à laquelle elle voulait s'accrocher) sans s'exposer à la fatigue de cinq kilomètres supplémentaires sur son antique bicyclette, à la crainte de rencontrer les molosses de la ferme des Kairouan et à l'embarras de livrer les motifs d'un retard aussi ridicules à sa mère.

C’est elle qui l'avait envoyée une heure plus tôt chez Marguerite Pique chercher les œufs frais destinés à garnir le zinc ; des œufs qu'elle faisait cuire le soir et qu'elle se gardait bien d'acheter à la crémière du coin de la rue. A la jeune fille revenait donc la charge de parcourir une fois par semaine, chaque mardi, les six kilomètres qui séparaient le bar des Derqué de la bâtisse de la vieille laveuse. La course était fatigante en ce pays vallonné et elle impliquait de traverser deux fois la forêt redoutée mais la journée était belle en ce début de Mai et le détour qu'imposait la peur à l'aller serait compensé par le plaisir de filer, libre, sur la mince route pierreuse.

Et puis la soleil la mettait en confiance ; grâce à lui, elle se sentait plus forte. C'est ainsi qu'au retour, elle prit sur elle d'opter pour le chemin le plus court. Mais voilà qu'au moment même de pénétrer dans la vaste chênaie, sa roue avait heurté une pierre trop aiguë pour son caoutchouc ; un soupir d'agonisant avait emporté son pneu dans une autre vie en même temps qu'il ouvrait pour elle un cauchemar d'autant plus terrible que c'était précisément celui qu'elle redoutait par dessus-tout. Elle dut donc se résoudre à continuer à pied et à traîner son fardeau tout en veillant  à ne pas briser les œufs qui lui valaient tant de déboires.

Elle ne s'expliquait pas très bien la terreur que lui inspiraient ces bois. Elle se souvenait vaguement des récits des conteuses, des loups qui quelques décennies auparavant trouvaient encore refuge dans ces forêts bretonnes légendaires. Petite, elle ne pouvait manquer d'imaginer que l'un deux, une sorte de roi des loups, avait survécu à toutes les traques meurtrières et qu'il vivait terré mais assoiffé de vengeance, prêt à faire payer au premier humain venu le prix du massacre de ses frères. Aujourd'hui encore, plongée dans la solitude extrême de cet univers sans ciel, elle croyait voir le loup partout. Loin des murs rassurants de sa chambre, elle trouvait là un isolement paradoxal ; mille yeux semblaient la tourmenter, mille bras invisibles l'agripper, elle croyait sentir le souffle des chênes dans sa nuque. Et ces mille yeux étaient comme autant de morsures. Les coquelicots de sa robe droite se fondaient en une large tache rouge pareille au chaperon du conte pour enfant. Et elle-même n'était plus qu'une enfant, la brunette aux larges yeux noirs, la fausse intrépide à la peau étrangement mate, la petite Jane.

En même temps que surgissait ce spectre terrifiant du loup des contes d’autrefois réapparaissait le visage de l’inconnu pénétrant dans la petite cuisine obscure jouxtant le bar, un soir de 1919.

- C’est ton père Jane ; va l’embrasser, avait dit Adrienne.

Elle avait cinq ans et elle n’avait pas voulu, pas pu embrasser cet homme qu’elle voyait pour la première fois.

Il était grand ; il était maigre et malgré tous ses efforts pour sourire à l’enfant, il n’obtint pas un mot de la petite.

Il revenait de la Grande guerre, celle pour laquelle il avait été appelé avant même la naissance de sa fille. Il était un étranger ; elle était une étrangère mais ils trouveraient le temps de s’apprivoiser.

La forêt semblait condenser toutes ces images : le loup, son père cet inconnu, la nuit, la guerre. 
Une tranchée sinistre au seuil de sa vie.

Et la route elle-même était comme dominée par ce pouvoir indescriptible de la forêt ; les mousses grignotaient le tracé dessiné par l’homme et l'eau des pluies hivernales avait creusé partout de larges vasques. Ce chemin irrégulier rendait la progression de la jeune fille d'autant plus difficile qu'il la contraignait à regarder non autour – les formes et les ombres monstrueuses -  mais devant elle. Et puis elle se sentait maladroite dans cette robe dont elle avait pourtant suivi la confection avec impatience et elle se disait que les larges pantalons qu'elle avait vu portés par les garçonnes dans La Gazette du Bon Ton auraient décidément mieux convenu à son aventure.

En cette après-midi ensoleillée, l'obscurité était presque complète sous les arbres. Et seuls les rais de lumière qui perçaient çà et là attestaient de la permanence d'une entité protectrice. Cette beauté matérialisée par le contraste naturel rendait vivant à ses yeux ce Dieu qu'elle vénérait autant par tradition que par ferveur adolescente. A ce spectacle comme devant les lueurs vacillantes des cierges de la chapelle Saint Joseph, elle était transportée par une force qui irradiait tout son être, enflammant son cœur avant de répandre un feu troublant dans ses veines.

 Mais les caprices du temps effacèrent cette présence rassurante et la forêt redevint aussi inquiétante que l'océan qu'elle avait découvert quelques années plus tôt du haut des remparts de Saint-Malo.

Son père lui avait offert cette escapade pour son dixième anniversaire. Car il avait fallu peu de temps pour que l’inconnu terrifiant laisse place à André, le brave André, son père bien aimé.

- Tu verras comme c’est beau ! lui avait-il dit en la hissant dans le train en gare de Montfort. 
Monfort - Rennes puis Rennes - Saint-Malo. Tout un voyage. Sur le port, un pêcheur leur avait proposé une sorte de bref baptême de mer. Elle avait refusé,  jolie peureuse entêtée. Il n'était pas question qu'elle s'aventure sur ces coquilles de noix. Elle serait terrienne à jamais. Cependant, elle avait insisté pour plonger ses pieds dans le sable mouillé et attendre que la première vague vienne mordiller ses chevilles. Ce fut bien la morsure du froid qu'elle retint de ce premier contact qui ne pouvait totalement la conquérir. Elle percevait d'ailleurs, devant cette immensité littéralement inhumaine, que nul ne pouvait être maître de cet élément redoutable. Elle se contentait donc de la terre ferme et s'en trouvait fort bien. Pourtant, c'est ce même sentiment de vulnérabilité soudaine qui s'emparait d'elle à présent qu'elle était contrainte de traverser cette forêt au pas du marcheur.

   Elle aurait voulu chanter, affirmer sa voix dans ce théâtre hostile, mais les syllabes sautillantes s'évanouissaient dans sa bouche, demeuraient prisonnières dans cette tête lourde où elles résonnaient, amplifiées par la peur et rythmées par le gong qui frappait sa poitrine. Elle avait le sentiment de ne plus rien maîtriser, d'être peu à peu habitée par un monde inconnu ; elle était gagnée par le parfum profond des sous-bois, envahie par une humidité qui se transformait en moiteur au contact de sa peau, affaiblie par ces sensations troubles et sa marche appesantie par la bicyclette. On aurait dit que la sève des arbres vénérables tentaient de s'infiltrer dans son corps mais que ce dernier faisait front en déployant le contrepoison de la peur. Son pas n'avait cessé de s'accélérer tout au long du parcours et son souffle était devenu si intensément irrégulier qu'elle se sentait sur le point de défaillir ; mais c'est précisément à cet instant qu'elle aperçut le point lumineux qu'offrait la vaste clairière inondée de soleil au sortir du bois. La clairière et après la clairière, les premières habitations et la ville, sa ville.

Elle était sauvée.

 

 

 

 

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Mardi 4 décembre 2007

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Le bleu Klein m’a toujours fasciné.

Un bleu qui pourtant, n’en est pas un, puisqu’il fait taire l’impression de froid qui – à mes yeux - imprègne cette couleur.

Le bleu Klein est profond et lumineux, chaud et incarné.

Il est épaisseur. Il est multiple. Il est présence. Présence corporelle et spirituelle au monde.

Hors lui, je n’aime pas le bleu. 

Même les ciels monochromes de l’été ne m’apportent jamais rien de plus qu’une vaine promesse de bonheur. Aveuglés, pâlis par le soleil, ils n’ont jamais cette densité qui me fait chérir l'IKB.

« International Klein Blue ». Une couleur unique, déposée en 1960.

Chez moi, tous les bleus qui se rapprochent de l’IKB ont droit de cité.

Par touches, par taches, ils interviennent çà et là, suffisamment nombreux pour se rappeler à moi comme autant d’actants aimés, suffisamment limités pour ne pas envahir mon espace intérieur.

Plus drastique qu’une chimiste de l’industrie pharmaceutique, je dose le bleu selon mon état d’âme.

Trop présent, il est la lame de fond de la mélancolie. Absent, il retire à l’espace son rythme. Véritable ponctuation mentale dont je ne peux me passer, ce bleu qui n’est uni qu’à l’œil seul,  est plus qu’un motif qui égaierait des surfaces mutiques : il est figuratif.

Figuration du vide profond et en mode inversé, de la toute puissance du principe de vie.

 

Je ne sais où chercher dans ma mémoire cet ancrage bleu. Pas dans une chambre d’ado aux murs gorgés de mauve, pas dans ma garde-robe -soustraction faite du blue-jean, du caban et du pull marine -…

Je hais par ailleurs les dérives nationalistes qui s’emparent de la couleur. Je ne me reconnais pas plus  dans « les bleus » que dans les verts ou les rouges !

Rien n’explique mon élection sinon les empreintes artistiques inconscientes : quelques vers camaïeux, quelques Matisse et les Monochromes Klein bien sûr.

Une couleur en positif qui jusqu’à peu renvoyait vaguement dans mon esprit à un ballet de corps nus enduits de couleur, célébrant la chair, honorant le dieu bleu avec un esprit décalé des plus réjouissants.

 

Et puis je me suis retrouvée devant la Grande Anthropophagie bleue* et tout ce qui émanait pour moi de l’IKB, tout le charme évanescent, toute la présence terrienne, toute l’énergie vitale née du pigment, a disparu en un instant pour laisser place à la haine, la violence, la fureur, la destruction, l’abomination. 
Les pires outrages causés au corps semblent avoir pris possession de cette toile.

Plus de trace de la chair glorifiée mais un être torturé à l’extrême, exposé dans sa souffrance absolue, disloqué sur le papier marouflé, anéanti dans le bleu.
bleu.jpg

Un être ? Une femme.

C’est un corps de femme que j’ai vu. Une sorte de charogne baudelairienne. La vie décomposée.

Une femme violée, lapidée, battue, torturée et tuée.

Implacable vérité de l’art qui m’a rappelé jusqu’au malaise, la barbarie dont les femmes sont victimes, partout, à chaque minute, dans notre brillant monde.

Elles étaient là, ces femmes, devant moi, incarnées par ce bleu si longtemps aimé.

Malaise. Malaise d’être une femme dans ce monde-là.

« La forme du corps, ses lignes, ses couleurs d’entre la vie et la mort ne m’intéressent pas ; a écrit Yves Klein, c’est son climat affectif pur qui est valable. »

Nausée. Je reconnais la valeur du propos et du but atteint.

Mais soudain, les images de l’artiste orchestrant ces corps féminins, maculés de bleu, selon son désir, m’ont semblé insoutenables. J’y ai trop vu celui qui use de son pouvoir, de sa domination, de sa volonté de puissance.

Une symphonie dantesque que j’aurais voulu faire taire, irrémédiablement liée au surgissement de cette vérité de la toile.

 

Je ne croiserai jamais plus l’IKB sans ce sentiment de malaise, or –faut-il y voir un signe ? - le bleu Klein est désormais partout : de Microsoft à Wikipédia en passant par Orange (qui y trouve sa complémentaire), chacun en fait son appât.

Beau produit marketing qui agit sur notre inconscient. 
Présence maléfique qui nous invite à adhérer à toutes les propositions.

Domination-Soumission. Le balancement de l’âme humaine.

La divination d’un bleu.

 

par Auteur(e) publié dans : Peinture communauté : Apprendre et découvrir
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Jeudi 29 novembre 2007

 






Toujours dans la catégorie "vieilles nouvelles sorties des tiroirs", penchons-nous un peu sur l'Analyse.
Le psy est un mal nécessaire. 
Il arrive toujours un moment dans sa vie où le divan s'avère incontournable.
Il y a quelques années, je me suis tournée vers l'une de ces éminences du Moi-malade. 

 

 

« Alors… Comment ça va,  Madame ? ».

Chaque jeudi, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente, ma psy m’accueille avec cette question. Et dans mon esprit, ma psy est à tel point devenue ce « Alors…Comment ça va, Madame ? » qu’à la fin de la consultation, je ne sais jamais à qui adresser ce chèque que – confuse -  je finis par tendre en marmonnant un « Désolée, je n’ai pas rempli l’ordre ».

 

Or, sachez qu’il est éminemment agaçant ce « Alors… Comment ça va Madame ? » parce que, comme vous vous en doutez, ça ne va pas, mais vraiment pas, sinon, je ne serais pas là. J’ai bien envie de lui dire que sa question est inconvenante mais - autre évidence - je n’ose pas. Parce qu’avec mon peu de culture, j’imagine que - dans ce contexte précis - auréolé de son prestige freudien ou lacanien (qu’on m’explique la différence…), ce « Alors… Comment ça va Madame ? » est une sorte de seuil analytique qui diffère radicalement du « Comment ça va ma petite dame ? » de mon boucher ou du « M’dame ! Ça va ? » de mon plombier.

Et si cette question m’agace, je suis bien obligée de constater aussi qu’elle produit sur moi un étrange effet.

 

Pour y avoir longuement réfléchi (le travail psychanalytique ne se fait-il pas dans la durée ?), j’en suis arrivée à la conclusion que le mystère de ce chamboulement intérieur réside principalement dans le « Alors… » initial. 

C’est ainsi qu’à mes yeux, alors est devenu l’adverbe le plus effrayant de la langue française. En effet, avec cet « alors », ma psy est comme dotée du pouvoir d’arrêter le temps, de mettre mon existence sur pause.

Je ne suis pas folle : je respire, mon cœur bat et pourtant, à partir de cet « alors » je ne vis plus vraiment ; je suis placée à l’extérieur de ma vie : spectatrice, commentatrice, Nelson Monfort du moi à fouiller.

C’est terriblement troublant quand on croit que la vie consiste à appuyer sur play en continu, à être dans l’action, dans le mouvement ininterrompu.

Et c’est ainsi qu’irrémédiablement ce « Alors… » inaugure ma défaite.

Affaire de lieu, de personne, de style, d’objectif, me direz-vous. Sans aucun doute. Affaire de ton surtout.

Ce mot d’introduction enveloppé de sa couche « attention, compréhension, compassion, commisération » sonne le départ du déversement lacrymal. Et j’ai beau le retarder au maximum, fuir le fatum hebdomadaire, je finis toujours par pleurer comme une Madeleine.

Donc, chaque jeudi, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque jeudi, je tire ma révérence à Madame la psy. Vous avez gagné : ça ne va pas, mais alors pas du tout.

 

Et puis, un jeudi, j’entre avec ma discrétion habituelle dans l’appartement de Madame (Consultations sur rendez-vous uniquement, prière de ne pas sonner). De la salle d’attente, je l’entends raccompagner son patient précédent (elle est toujours d’une ponctualité quasi parfaite) puis venir vers moi :

- « Bonjour Madame ! » me dit-elle presque gaiement, « Entrez, je vous en prie. Asseyez-vous ».

Je m’assieds. J’attends. Je reste toujours silencieuse jusque là. Elle me regarde. J’ai l’impression de lire un certain abattement sur son visage. Je peux presque la plaindre. Une matinée de névrosée, ce n’est pas la panacée ! Je l’observe timidement : elle fait un effort surhumain pour réprimer un bâillement.

Elle attend. Aucun son n’émane de sa bouche. Pas de « Alors, comment ça va  Madame ? » ni même de « Comment ça va ? ». Rien.

Oui, mais alors, qu’est ce que je fais ? Qu’est-ce que je dis moi maintenant ?

La panique s’empare de moi. Je pourrais tenter un « Excusez-moi mais cette entrée en matière me déroute quelque peu ; pourriez vous m’aidez... »

Mais voilà, j’ai toujours été un peu bête et disciplinée, je ne suis pas du genre à me rebeller (c’est d’ailleurs un peu pour cela que je suis là) et puis comme je suis moi-même très professionnelle, je suppose que cette Terra Incognita est une nouvelle étape de ma psychanalyse.

 Le problème c’est que je n’y étais pas du tout préparée et que tout ce qui n’est pas préparé, anticipé, nourri par une longue réflexion me plonge dans des abîmes de confusion.

Alors, je me mets à trembler. Je transpire. Je grelotte. Alors ? Alors ? Alors, je vois bien qu’il faut que je fasse quelque chose, et vite. Alors, je m’dis : « Invente ma fille. Invente ! » Tu sais le faire, ça : inventer ! C’est dans tes cordes, bon sang !

Alors… j’invente.

 

TOC. Trouble obsessionnel compulsif. Je suis victime d’un TOC. (TOC en toc, TOC bidon, vous en conviendrez vite …)

Voilà : mon TOC est semble-t-il assez unique : je suis accro au catalogue la Biroute. (Ma psy a l’air de se réveiller ; elle me jette un regard interrogateur du genre : « mmm, mais encore … » ou « Et alors… »).

 

La VPC. La vie par correspondance, la vente pour capricieuse compulsive, la « va pour cent euros ». (Elle semble vaguement étonnée).

Du matin au soir, je feuillette la Biroute. C’est tout simple, voilà pratiquement un quart d’heure que j’ai été obligée de laisser le catalogue dans ma voiture et je suis déjà en état de manque : palpitations, sensation de vide, angoisse de mort (Croyez-moi ou pas, elle est très intéressée).

Je ne sais pas si vous pouvez comprendre la place que la VPC occupe dans mon existence ; moi-même, il m’a fallu plusieurs années pour appréhender sans honte cette réalité ; en même temps, vous n’êtes pas sans savoir que j’ai beaucoup abusé du refoulement.

Pour moi, c’est très simple : la Biroute c’est la vie mode d’emploi, et tout ça en couleur, avec la tarification noire sur blanc. (Comment estomaquer sa psy et sortir du « Alors » !).

La seule chose qui me chiffonne, ce sont les frais d’expédition ; cependant, j’ai vite appris à contourner ce point : nul besoin finalement de commander, le catalogue seul me comble au-delà de tous mes vœux.

Mon problème c’est qu’avec le catalogue, j’ai tout. (Je ne lui laisse pas le temps de me lancer sur une analyse lexicologique de ce tout ; je crois vous avoir déjà pris la tête avec alors, non ? Bon, enchaînons. Ne lui laissons pas le temps d’en placer une.)

Tenez : un mari. Disons qu’on se rencontre page 657 : elle, l’allure « belle au naturel » de la page 136 ; lui, la trentaine décontractée, brun mal rasé.

Côté sexe ? Vous avez le choix entre la cuisine page 989 et la chambre à coucher 1028 (si vous optez pour cette dernière, les draps de la  page 761 sont très bien), la lingerie coquine page 329, les prothèses, préservatifs et autres vibromasseurs page 408 (si, si, j’vous assure). Et puis, on se douche page 1060, serviette éponge bleu orage, pur coton peigné, 500g/m2, qualité valeur sûre (Ah ! la valeur sûre… Je crois qu’elle n’est plus tout à fait sûre de sa valeur à présent).

On veut des enfants ? Ils grandissent en douceur, sans l’ombre d’un Œdipe raté, sans une once de crise ado, des pages 431 à 561. Soit cent trente pages consacrées à l’enfance, ce qui - je vous l’accorde -  peut sembler un peu mince à une psychanalyste, proportionnellement aux 1202 pages du volume. (Je crois qu’elle n’a pas vu une telle folle depuis longtemps ; mais qu’elle le veuille ou non, je suis en train de mettre sur pied un magnifique roman familial…)

Et je pourrais continuer comme ça indéfiniment : l’oreiller garni de flocons de fibres creuses siliconées 100% polyester garanti 5 ans de la page 821 (reconversion possible en prothèses mammaires), le panier à bouteille en polypropylène pliable de la page 1076 (les bouteilles pliables sont encore à inventer), les housses anti-poussières de la page 902 : plus de dépôt, plus de corvées ménagères, la housse anti-poussière met un terme aux foutus recommencements, aux sempiternelles reproductions. (Si vous pouviez voir ses yeux ronds…)

Tout ce que la vie peut me donner se trouve dans ce millier de pages colorées où le monde ne cesse de vous sourire, où tout correspond point par point au paradis de l’enfance, au couple fantasmé, à la famille bénie des dieux .C’est le nirvana psychologique. La VPC : la vie par procuration garantie, la vue modifiée pour complexés, la vie pure, sans prozac ni LSD, sans Psy ni curés. La vie rêvée du déprimé. (Encore trois mots et elle se jette sur n’importe quel essai de psychologie à deux euros pour ne pas sombrer dans la panique la plus totale…)

 Et je vous parlais de sexe tout à l’heure mais pour goûter au plaisir absolu, je n’ai nul besoin des pages sus-mentionnées que j’abandonne aux ados pré-pubères. Non, pour atteindre le point culminant de la jouissance, pour toucher l’extase, il me suffit de compulser les pages 208, 471, 1053 : les meilleurs RQP du catalogue.

Car, le cœur de mon TOC, Madame, c’est le MRQP, le meilleur rapport qualité prix.

Alors, je crois qu’étant donné le travail que je viens de fournir, la consultation n’excèdera pas aujourd’hui 15€80, frais de livraison compris. (Elle s’étrangle au moment où je me lève) 

Oh ! Encore une chose, pour la prochaine fois, il serait peut-être utile que vous vous documentiez, j’ai l’intention de remonter dans le passé : Martine fait son jardin, Martine à la plage, Martine se déguise… J’ai tellement de choses à vous dire sur Martine se déguise... 

(Un peu plus et on pourrait croire que je l’ai fâchée…Les psys n’ont vraiment pas le sens de l’humour…)

 

Aujourd’hui, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, je peux enfin le dire : tout va très bien Madame la Marqu’is !

 

par Auteur(e) publié dans : (Im)perfection communauté : Biffures chroniques
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  • : Femme (im)parfaite mode d'emploi
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  • : culture littérature Société Cinéma Femme societe
  • : Les trentenaires sont sous le prisme des médias ; on ne compte plus les comédies racontant les heurs et malheurs de ces vieux ados cherchant vainement leur inscription dans le monde. J'ai donc décidé d'apporter ma pierre à la construction de cet édifice vacillant : l'identité d'une trentenaire. Sans miroir déformant, j'y déposerai des reflets de mon MOI (im)parfait, j'y livrerai quelques conseils pour une vie dorée, j'y ferai entendre l'écho de mon petit monde, version sucrée ou salée.
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