http://Interlignes.miniville.fr/
(Je préviens par avance mes lecteurs et lectrices adorés que les lignes qui suivent n’auront de sens que pour les
a-mateurs assidus de presse féminine. Prière de s’abstenir de toute lecture dans le cas contraire. Merci)
Sein-te Monica, disais-je…
Sublimissime, bombissime, bellissima et biondissima (traduit "blondissime") pour le dernier "polar crépusculaire" d'Alain Corneau ; Monique (eh oui, en français, c’est tout de suite moins glamour) est de toutes les cimes : cimes de la beauté, de la féminité, de la séduction, de la sensualité, et j’en passe…
Elle fait une fois encore la couverture de l’un de nos grands magazines féminins puisqu’on la retrouve à demie nue sur le Elle du 8 octobre, illustrant à sa
manière le numéro spécial sexe ("vive l'amour! Ce qui nous rend femmes, Ce qui les rend fous ") d’octobre.
Car, comme chacun le sait - abstraction faite du réchauffement climatique dont nous sommes à ce jour victimes - le mois d’octobre est celui du "Retour sous la couette" ("Return under the
duvet").
Monica a donc été chargée par le magazine d’être en quelque sorte la grande prêtresse, la sainte protectrice de ce Retour : auréolée par sa blondeur nouvelle, elle est censée
offrir un supplément solaire ; elle est appelée à réchauffer les corps engourdis à la seule lueur de son œil langoureux et à revivifier le phéromone qui sommeille en chacun de
nous.
Dea Monica a ainsi pour mission sacrée de révéler la dimension torride de cette demie saison.
Mais là, – désolée Monique- c’est un peu raté. Loin de moi l’idée de remettre en cause les compétences de la Bellucci - on pourrait y voir un esprit aigri qui me ressemble peu - ; Monique a d'ailleurs apparemment respecté le cahier des charges de « La Révélation d’Octobre » mais je suis bien obligée de constater deux erreurs majeures dans la stratégie mise en place.
1) Petit un : Il faudrait peut-être que le magazine susnommé prenne
en compte l’évolution climatique de notre planète : en octobre, désormais, la couette est encore au placard. Il fait chaud, il fait beau et, j'en suis bien consciente : c’est un
désastre ! On a réordonné le dressing automne-hiver (rangé les leggings blancs, les ballerines à pois et le maillot triangle), on voudrait étrenner ses low boots fourrées et ses mitaines en croûte de porc mais rien à faire : le froid s’est fait la malle. D’ailleurs, tout le monde s’inquiète et à juste titre : on n'a jamais
autant parlé d'écologie qu’en ce mois d’octobre (Nicolas Hulot a dit que…, un débat sans précédent avec le Grenelle de l’environnement…). Mais ça ne change rien au problème : il fait
chaud ; Monique fait sa Barbie-Bardot en couverture de Elle ; Alain Delon vend sa peinture années cinquante (estimée à 400 millions d’euros quand même) et ça ne choque personne… sauf
moi a priori parce que…
2) Petit deux : à y regarder de plus près, je suis bien obligée de constater que
Monica a failli à sa tâche. J'ai presque du mal à l’écrire, mais, en couverture de Elle, Monica n’a plus de seins ??!!
(Allez voir vous-mêmes si je mens !)
Comment est-ce possible ? Comment incarner la sexitude sans seins ? Comment redorer le blason de la maman et la putain sans exhiber la poitrine généreuse qu’on lui connaît ?
Oh, je vous rassure, Monica retrouve son décolleté page 139, dans le reflet d'un miroir intelligemment placé. Mais quel choc néanmoins ! Qui a pu se permettre une retouche aussi
indigne de la plus humaine et non moins plantureuse de nos franco-italiennes ?
« La beauté, c’est banal » affirme Monica dans les pages qui lui sont consacrées. Tellement banale qu’on peut tailler dans le vif. Le correcteur et le bistouri sont devenus les appendices indispensables de cette beauté sur papier glacé et ça ne fait plus frémir personne.
Une façon très branchée octobre 2007 de réinterpréter le « Cachez-moi ce sein que je ne saurais
voir… »
Control…She’s lost control, griffonne un soir Ian Curtis, dans sa maison de Macclesfield.
Parle-t-il de sa femme Deborah ? De sa maîtresse Annick ? Ou en définitive de lui-même ?
C’est guidé par ces questions que le réalisateur de Control s’est penché sur les quatre dernières années de vie de Ian Curtis, chanteur charismatique du groupe Joy Division.
Un homme, deux femmes - c’est une histoire banale en somme que celle que nous raconte Anton Corbijn, célèbre photographe de la scène rock et réalisateur du film Control ; une histoire qui lui permet cependant de s’affranchir des codes du rock biopic classique.
Fan de la première heure – il aura quitté son Hollande natale pour se rapprocher du groupe – Anton Corbijn aurait pu se contenter de raconter l’ascension de Warsaw, le groupe rebaptisé par Ian Curtis lui-même Joy Division, en focalisant son attention sur la partie musicale de la vie de celui-ci. Il en aurait peut-être été ainsi si Ian, parolier et chanteur habité de Joy Division ne s’était donné la mort, trois ans après la naissance du groupe et la veille d’un départ pour une tournée aux Etats-Unis. Cette fin tragique lui aura imposé un autre film, centré sur Ian, son talent, ses troubles, son énigme aussi.
Par la grâce de Sam Riley, Ian Curtis est là : beau brun ténébreux à l’allure androgyne - moue féminine, regard noirci au khôl, torse nu sous le blouson de fourrure-, adolescent qui écrit, lis Wordsworth, et écoute –fasciné- le Bowie du Ziggy Stardust et Iggy Pop. Un adolescent qui épouse trop tôt Deborah, son premier amour, voit sa carrière s’envoler en quelques mois, mais aussi son corps l’abandonner – en proie à la maladie -. Les concerts pourtant se multiplient. Sur scène, l’énergie sauvage et magnétique du chanteur, sa voix grave, sa sarabande hypnotique aux saccades d’épileptique bousculent et subjuguent. Un autre amour naît de cet embrasement des concerts mais le sens, le sens de la trajectoire s’est effacé. Ian Curtis perd le contrôle.
Anton Corbijn redessine finalement le chemin d’un jeune homme rattrapé par sa soif d’absolu autant que par ses choix ; le chemin d’une âme pure qui refuse l’âge adulte - non par lâcheté - mais parce que cet âge suppose de trahir ses idéaux, d’accepter les petits arrangements avec la vie et de tourner le dos à la lumière.
Car lumineux le film l’est. Les personnages baignent dans une opalescence propre à cet âge de tous les possibles et on croit un temps que rien ne saura éteindre cette pureté originelle : ni les parents murés dans une tristesse sourde, ni les murs gris et crasseux de cette ville du nord de l’Angleterre, ni la maladie qui ravive le froid et la nuit.
Mais le choix par le réalisateur d’un noir et blanc très contrasté permet de traduire visuellement l’alternance de plus en plus accentuée entre le lumineux et le sombre. Ainsi, la scène de demande en mariage, presque inaugurale, est tournée dans un pré baigné de soleil qui rappelle certains Renoir ou Tarkovski. Seuls au monde dans cette campagne anglaise d’un romantisme intemporel, Ian et Debbie font le pari de l’amour éternel, aveuglés comme on peut l’être à cet âge par les nouveaux commandements du corps et le mépris du temps.
Puis très vite, la nature cède la place aux scènes d’intérieur : l’air se raréfie, la lumière se fait artificielle et l’esprit se perd peu à peu. Les salles de concert opposent naturellement le contraste entre l’exposition excessive de la star montante et l’ombre qu’impose l’épuisement du corps de l’artiste, ce balancement obligé entre l’exceptionnel et le banal.
L’une des autres réussites du film est sans conteste son rythme ; le réalisateur échappe au principal travers des rock biopic, en instaurant comme principes de narration, la linéarité et la lenteur. C’est d’autant plus marquant que la carrière de Joy Division fut paradoxalement aussi courte que fulgurante. Il met le spectateur face à la réalité temporelle de la vie d’un groupe de musiciens en proie à des variations absolues : entre vie quotidienne des plus communes et épiphanies des tournées. Ainsi, Ian Curtis, marié et père de famille, passe d’abord aisément de la scène à son statut d’employé dans un centre d’aide à la recherche d’emploi. Cette manière qu’a Anton Corbijn de retracer le quotidien de Ian Curtis, permet en outre d’expliquer en partie comment le succès, l’engouement qu’il a suscité, a peu à peu brûlé les ailes du jeune homme: « Se rendent-ils compte de tout ce que je donne sur scène ? » s’interroge-t-il peu avant la fin.
Il faut ajouter que le réalisateur filme le personnage comme un admirateur plein de respect et non comme un fan vorace. Il fait revivre Ian Curtis sans jamais lui ôter la part de mystère qui fait de lui un artiste et non un sujet commercial. C’est indéniablement une des qualités du film que ce regard aimant, à la fois proche et distancié. C’est en même temps une de ses lacunes : il manque souvent des clés – familiales en particulier- pour comprendre l’homme que fut Ian Curtis. Mais est-il indispensable de comprendre et d’expliquer ?
La distribution, forcément délicate dans ce type de film, est à l’image du respect qu’Anton Corbijn garde pour Ian et Deborah Curtis. Sam Riley, beau gosse pâle aux faux airs de Pete Doherty (dramatiquement séduisant) est d’une grande justesse. Face à lui, Samantha Morton et Alexandra Maria Lara (sa petite amie du moment !) dosent avec talent les émotions qui traversent cette vie qu’on regarde « peut-être au bord de la noyade ».
Ecoutez ou réécoutez Joy division (sur Deezer par exemple) : She’s lost control biensûr, Love Will Tear Us Apart, Transmission, Dead Souls, Isolation, Warsaw (1er nom du groupe)…
Il y a des jours comme ça où le bonheur est palpable, où il semble prêt à investir chaque atome de la terre que l’on foule, chaque particule de l’air qu’on respire. Il vous porte, vous
rend plus légère que jamais, plus belle, plus désirable et donc forcément un peu plus intelligente aussi.
Un jour comme ça, il fait forcément beau ; l’air est doux comme dans un été indien à la Joe Dassin ; le soleil d’automne vous fait la peau
abricot à la manière d’une crème teintée Agnés B ; vous laissez tomber l’écharpe, gorge offerte aux rayons d’un soleil soudain ragaillardi. Les feuilles jaunissantes retardent pour vous leur
chute inexorable vers l’hiver. Les enfants sont beaux, barbouillés d’une confiture de mûre que vous n’ôterez pas puisque papa s’occupe d’eux, tandis que –oh liberté suprême ! – vous vous
apprêtez à abandonner cet adorable petit monde pour enfourcher votre élégante monture : ce bitwin ou autre vélib, cette bicyclette chantée par Montand et définitivement baptisée par ma
Margot : le «yélo » (à prononcer « yellow » comme dans l’hymne sous-marin des Beatles).
Des jours comme ça on accepte de les vivre en roue libre. Perchée sur son bi, on sourit aux passants – intrigués forcément par ce flagrant délit de réjouissance- ; on dit « merci » plus
que de raison aux automobilistes qui – admiratifs devant tant d’allégresse – vous tirent une révérence en vous cédant le passage. On ne se sent pas vraiment « normale » -car le bonheur
n’est pas si banal – et on sait que ça se voit mais quelle importance ! Il y a des jours comme ça…
Marie est mariée, mère de deux enfants ; elle vit dans un pavillon aux abords d’une ville du nord. Chaque jour, elle
erre dans cette maison qu’elle ne sait pas habiter. Elle dérive peu à peu, à la surface de la dépression. Elle croise d’autres silhouettes errantes, ces réfugiés sans toit, qu’on appelle les
« Kosovars ». Puis un jour, sans savoir pourquoi, elle entre dans la tente de la Croix-Rouge qui accueille ces hommes le temps d’un repas chaud et se joint aux bénévoles. A partir de ce
jour, elle s’engage corps et âme pour ces êtres qui ont quitté leur pays au prix d’efforts sans nom et qui attendent en vain un ailleurs rêvé. Pendant des semaines, cette femme qui ne sait plus
vivre, met tout en œuvre – au mépris des dangers- pour les aider à survivre.
Avec cette histoire à la fois singulière et collective, Olivier Adam, jeune auteur reconnu et récemment retenu dans la sélection Goncourt, offre un roman qui
réussit à traiter un drame d’actualité tout en observant ce qui, au-delà de celui-ci, fonde l’humain.
En effet, le roman n’est pas réductible à la question des émigrés clandestins même si l’auteur affiche une position claire par rapport à celui-ci : celle de l’homme révolté par la
violence infligée à ces hommes qui ont choisi de partir. L’intérêt réside dans le questionnement individuel mis en œuvre sur la place de l’individu dans le monde, sur ce qui fonde son
enracinement, et plus encore, son déracinement. Il superpose dans son récit l’éloignement physique, celui de ces hommes qui fuient un pays pour un autre et l’éloignement intérieur : Marie,
le personnage principal, est une égarée dans son univers quotidien. Sans quitter son territoire, cette petite ville du nord de la France froide et trempée, elle passe alors la frontière, la
frontière des habitudes, des renoncements, des convenances, au risque de passer la frontière des vivants. Elle se détourne des limites quotidiennes : le manque d’argent, la mesquinerie
coutumière, le poids des choix passés, pour toucher La Limite : la mer –horizon d’espoir et de douleur-, l’amour –fraternel et impossible-, la mort – à peine retardée- de l’autre et
d’elle-même. Elle n’est pas héroïque mais héroïne au sens plein, personnage complexe, tout en failles, qui trouve sa grandeur dans une action qui est oubli de soi, le dos tourné à la raison.
Rageuse et douce dans son combat de chaque jour, fragile et forte sous les coups qu’elle reçoit, bouleversante dans son obstination à donner à ceux qui n’ont rien -elle qui a si peu - Marie est
le personnage qui permet de sonder le degré d’étrangeté qu’un être peut avoir face au monde et à l’existence.
A l’abri de rien sonne en outre comme un rappel nécessaire à l’oreille des citoyens européens. Sans discours, sans surcharge documentaire et sans démagogie, l’auteur nous interpelle : nous qui avons tout, qu’avons-nous ? Le sentiment de vacuité qui tourmente Marie avant son engagement dans cette cause humaine est inversement proportionnel au trop-plein lié à la société de consommation. Olivier Adam excelle à figurer ce gavage sensoriel qui ôte tout appétit. Il dresse l’inventaire des enseignes qui bouchent l’horizon de cette femme, au sortir de son lotissement : « Go Sport Conforama Norauto, Kiabi Maisons du Monde Halle aux Chaussures… ». Il déverse pour nous le contenu du caddie hebdomadaire : « sa bouteille de pastis ses paquets de pâtes, ses cuisses de poulet ses côtes de veau ses bières… ». Tout s’accumule et s’annule, y compris les virgules, qui, souvent absentes, figurent l’engloutissement autant que le vide. Les objets de consommation courante ont perdu leur sens dans la vie de Marie : « le paquet de céréales éventré les fourchettes les couteaux les cuillers, les biscuits la bouteille de lait » ; ils retrouvent une signification dans le don.
Pourtant, Olivier Adam dessine le portrait d’une femme qui fait l’expérience de la perte : perte de l’appétit, du sommeil, des repères temporels, perte des siens, de la conscience qu’elle a d’elle-même. Mais paradoxalement, c’est à travers cette perte qu’elle découvre le don, l’autre, l’essentielle humanité. A défaut de casser les murs censés la protéger, elle lâche les liens qui l’unissent à son mari, à ses enfants, à sa mère, pour apprendre d'autres liens : l’amitié, la solidarité, sous une tente de réfugiés que les autorités peuvent à tout moment décider de démonter. Elle prend tous les risques, ose les efforts sans lendemain ; elle côtoie la bêtise, la violence et s’approche peu à peu – fragile entêtée - des rives de la folie.
Roman marquant de cette rentrée littéraire, A l’abri de rien, offre un portrait sensible, loin de tout pathos de cette femme qui croit pouvoir porter ce que d’autres appellent « la misère du monde ».
On peut reprocher à l’auteur, en particulier au début de la lecture un décalage entre l'environnement de Marie - sordide dans sa banalité- et son niveau de langue, en particulier dans son dialogue intérieur. Mais il faut reconnaître qu’au fil du roman, ce sentiment s’estompe, qu’Olivier Adam crée les outils d’une rencontre entre le lecteur et ce personnage, en particulier grâce aux passages très réussis sur l’adolescence de cette femme.
Le lecteur peut ainsi osciller entre identification, attachement ou rejet mais l’indifférence est impossible. Marie –la bien nommée ?- rappelle que les abris sont fragiles, qu’on ne gagne rien à fermer les yeux et que la cause humaine est l’affaire de tous.
Olivier Adam a 33 ans. Il est l’auteur entre autres de Je vais bien, ne t’en fais pas (édité chez La Dilettante en 2000 et adapté avec succès au cinéma), A l’ouest (L’Olivier, 2001), Poids léger (L’Olivier, 2002), Passer l’hiver (L’Olivier, 2005), Falaises (L’Olivier, 2004).