Le seau était
terriblement difficile à manier au petit matin. Les Derqué occupaient un appartement au dessus du bar et chaque jour il fallait descendre les eaux usées et tirer l'eau dans la cour pour la toilette et la vaisselle.
Jane était de toutes les corvées d'eau mais la première de la journée était de loin la plus pénible, en particulier les jours d'hiver pluvieux où il fallait
prendre garde de ne pas glisser sur les pavés disjoints.
Au printemps, cette tâche prenait un tour plus agréable. L'immeuble encore silencieux offrait à la jeune fille
des instants de calme bénis. Elle descendait nus pieds l'escalier de bois vermoulus et marchait jusqu'à la pompe en écoutant les oiseaux et en humant
le parfum sourd du sol humidifié par la proximité du Garun. Elle était déjà partiellement envahie par le froid lorsqu'il fallait remonter le seau plein et elle achevait d'être transpercée par
celui-ci lorsque remplissant la cuvette, elle éclaboussait largement sa longue chemise de nuit. Mais c'était précisément cette maladresse quotidienne presque préméditée qui sonnait le début de la
journée et elle avait l'impression que sans ce rituel, la vie n'aurait pas repris ses droits. Elle était celle qui ouvrait le jour et sa toilette terminée, habillée de frais, le café prêt pour
ses parents, elle descendait ouvrir le bar.
Fortuné Guénic, le facteur, était toujours là à l'attendre ; il ne commençait jamais sa tournée sans son petit noir. Puis arrivait Louis Guénel l'épicier qui
commençait sa journée de travail en abandonnant l'échoppe à son épouse Lise.
Avec le temps, Louis était devenu le meilleur allié d'André, ils étaient partis ensemble la fleur au fusil ; ils étaient revenus ensemble l’esprit
ravagé et partageait désormais la même passion du muscadet frais. A cette heure cependant, Louis se contentait du café que préparait Jane et de la lecture de l'Ouest éclair. Il était le meilleur colporteur qui soit des nouvelles du coin et il se livrait à une libre interprétation des informations qui ne manquait pas
de piquant.
Puis venait Marcel Groussié, le coiffeur-barbier qui ne s'attardait jamais plus de cinq minutes devant sa tasse avant de courir ouvrir sa boutique. Enfin se
joignaient à eux des ouvriers, des manœuvres plus ou moins de passage qui trouvaient là un petit remontant pour commencer la journée.
C'était ainsi chaque matin mais cette répétition ritualisée était encore plus vive ce lundi.
Il s’était passé beaucoup de choses depuis l’aventure des œufs du mardi précédent et Jane sentait sourdre en elle une angoisse qu’elle ne parvenait ni à
comprendre ni à dominer.
- Vous avez rudement bien chanté samedi ! lui lança gentiment Fortuné en entrant.
- Vous y étiez !s'étonna Jane.
- Pour sûr, je manquerais ça pour rien au monde, répondit-il en souriant.
Le théâtre et le spectacle des « jolies sisters ». La robe bicolore et le chapeau à fleur ivoire…
On peut dire qu'elle s'étaient surpassées à la soirée du patronage et qu'elles avaient remporté un vif succès en entonnant La ronde des heures : "…Dans une ronde éternelle, les heures tournent jour et nuit ; On veut saisir la plus belle, et
déjà la plus belle a fui…" Qui sait ? N’avaient-elles pas fait pleurer la foule de spectateurs en chantant Les roses blanches de Berthe
Sylva ?
Mais le bonheur que lui avait procuré cette soirée avait été dissipé par la présence de Francis à la sortie du théâtre. Francis, son voisin, son ami
d’enfance.
Le jeune homme n'était présent à Montfort qu'un samedi par mois ; le reste du temps, il demeurait à l'internat du lycée de Rennes où il avait eu la chance
d'entrer grâce à une bourse au mérite. Francis était le fils de Fortuné ; c'était un garçon sensible, intelligent ; trop sans doute pour Jane qui n'éprouvait plus à être en sa compagnie le
même plaisir qu'autrefois. Enfants, ils avaient couru par monts et par vaux avec Mireille, du prieuré de Saint-Lazare au verger du père Jean, de la lisière de la forêt aux bords de la Meu, mais
peu à peu c'est comme si Francis s'était détaché de Montfort ; distingué par l'instituteur, il poursuivait maintenant de brillantes études et faisait la fierté de ses parents. Jane était
désormais mal à l'aise à ses côtés ; elle n'arrivait plus à lui parler normalement et à croiser son regard sans gêne.
Ce samedi, Francis l'avait donc attendue à la sortie et l'avait priée de lui consacrer quelques minutes en tête à tête.
- Jane, ce que j'ai à te dire est difficile alors je n'irai pas par quatre chemins. J'ai bien réfléchi ; je n'ai pas encore de situation mais je n'aurai pas
de mal à entrer dans l'administration ; dans moins de deux ans, je suis assuré d’avoir une honorable situation ; mes parents veulent mon bonheur, ils savent combien j'ai toujours tenu à toi.
Tes parents me connaissent depuis le berceau… Crois-tu que tu pourrais songer à unir ta vie à la mienne ?
Jane crut qu'elle allait défaillir ; elle était complètement abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre : cette gêne croissante entre eux, ce malaise qui
avait peu à peu mis fin aux jeux innocents de l’enfance…C'était donc de l'amour! Non, elle n'y croyait pas ; elle ne pouvait pas s'être autant aveuglé. Bien sûr, ils avaient vécu dans une
certaine promiscuité mais Francis n'avait jamais été qu'un mari pour jouer et non l'amoureux inavoué qu'on observe à la dérobée aux travers des grilles de l'école des garçons. Elle s'attendait si
peu à ce qu’il lui pose cette question qu'elle partit soudain d'un rire nerveux.
-J'espérais que tu serais plus indulgente, dit-il en baissant les yeux.
Elle eut honte soudain en repensant au garçonnet trop grand et trop mince, embarrassé de son propre corps, le
garçonnet toujours prêt à l'aider dans son travail, à l'école et à la maison, le garçonnet si habile à inventer des histoires ou à faire revivre la légende de la cane qu'évoque Chateaubriand dans
ses Mémoires.
Elle eut honte car sans amour pour le camarade de jeux, elle se montrait incapable de tendresse amicale pour le jeune homme timide. Elle fut ébranlée par la
sécheresse de cœur qu'elle manifestait en cet instant déterminant pour Francis. Que valait-elle, la Jane serveuse au bar du pont pour oser se moquer de lui, lui qui était l'humilité et
l'honnêteté incarnées.
- Pardonne-moi… Ce spectacle…La fatigue…
Le visage du jeune homme demeurait d’une pâleur accablante.
- Je ne voudrais pas te donner de faux espoirs… Nous sommes de bons amis…, murmura Jane.
Elle était maintenant au bord des larmes. Elle trouvait tellement injuste qu'un amour aussi sincère ne fût payé de retour.
- Écoute, lui dit-elle, attendons ton prochain retour à Montfort ; je te donnerai une réponse définitive. J'ai besoin d'y réfléchir un peu.
Il la regarda ; une petite lueur venait de s'allumer dans ses grands yeux gris.
- Merci, dit-il d'une voix étonnamment grave. Il prit une de ses mains, la serra pendant un temps qui lui parut interminable et la quitta.
Depuis le lever, Jane était plongée dans le souvenir de cette conversation et celle-ci éveillait en elle des sentiments à tel point contradictoires qu'elle
n'était même plus très sûre de ne pas vouloir épouser Francis.
- Jane ! Tu fais bouillir le café ! A quoi penses-tu !
Adrienne venait d'entrer dans la petite salle aux murs bleu ardoise.
- Bonjour messieurs, excusez ma fille, elle passe son temps à rêver.
-Bah ! C’est de son âge ! Avança Fortuné ; « Quand on est deux… » Entonna-t-il avec une gaieté que Jane seule aurait pu expliquer.
-Peut-être, mais y a le dimanche pour ça ! répliqua Adrienne d'un ton sans appel.
Sa sévérité envers Jane s'était largement accrue depuis son entrée dans l'adolescence comme si le débarquement maladroit de sa fille dans le monde des femmes
lui avait été insupportable.
En bon médiateur Louis Guénel lança un nouveau sujet de conversation :
- Vous savez qu'une équipe de gars est arrivée de Rennes pour installer les compteurs électriques.
- Ouais, ils sont déjà au boulot rue de La Saulnerie, affirma Fortuné, ils en ont pour un bout de temps par ici.
- Sont-ils nombreux ?demanda Adrienne.
- Monsieur le maire m'a parlé d'une demi-douzaine d'hommes ; ils sont logés au Foyer Saint Louis-Marie, répondit Louis.
A peine Louis Guénel avait-il soulagé la jeune fille du poids des reproches de sa mère, Jane s'était éclipsée. Ce lundi était jour de lessive ; il lui
fallait donc préparer le linge qu'elle emmènerait au lavoir avec la vieille Marguerite sur le coup de neuf heures.
La journée s'annonçait belle ; si sa gaieté n'avait été menacée par le sérieux de la proposition de Francis, elle se serait sans doute mise à chanter de
cette voix limpide et apaisante qui plaisait tant aux montfortains.
Elle mit beaucoup d'ardeur à serrer son paquet ; dés que l'humeur soucieuse s'emparait d'elle, elle contre-attaquait en dépensant une énergie excessive dans
ses taches quotidiennes. Elle trouvait dans l'épuisement physique un réconfort et un moyen d'opposer une résistance sans conséquences aux forces
négatives qui s'obstinaient à barrer son chemin. Quand Marguerite arriva quelque peu fatiguée par sa longue marche à pied jusqu'à la ville, elle allait déjà mieux. D'ailleurs, elle se sentait
toujours bien en compagnie de cette vieille laveuse qui l'avait vue naître et avait fait figure de marraine de cœur pour la fillette. Les deux femmes prirent les deux gros paquets de linge et
longèrent le cours du Meu jusqu'au lavoir qui faisait face au moulin à tan.
Six paires de bras dénudés étaient déjà à l'œuvre ; les coups de battoirs se mêlaient au bruit de l'eau vive et aux éclats de rire. Le lavoir était le lieu
d'un travail harassant qui cassait les reins des plus robustes et laissait le corps endolori pour plusieurs jours mais c'était aussi un lieu exclusivement féminin où s'échangeaient à loisir les
confidences et les ragots, où se faisaient et se défaisaient les amitiés, où se réglaient les querelles et se noyait la jalousie.
Jane aimait cette atmosphère du lavoir qui semblait toute empreinte de la liquidité dans laquelle les femmes plongeaient sans retenue car ce lieu offrait une
compensation au labeur : une liberté de langage, une joie de femmes affranchies du regard des hommes.
Marguerite et la jeune fille se mirent au travail sans attendre tout en tentant de comprendre de quoi leurs compagnes à l’ouvrage étaient en train de
parler.
- Des beaux gars, j'vous dis. Bien bâtis. Ils ont commencé chez le pierrot sur les huit heures. affirmait une
grande gaillarde.
- Beaux gars peut-être mais ils sont pas bien français, rétorqua une petite brune à la voix haut perchée.
- Et tu crois que ça change quelque chose quand ils sont dans ton lit, répliqua l'autre en riant.
- Mes filles, qu’Il ait pitié de vous ! dit la doyenne des laveuses sans pouvoir réprimer un sourire.
Jane et Marguerite se regardèrent d'un air interrogateur.
- Mais de qui parlez-vous, mes belles ? demanda la vieille femme.
- Voyons la Margot, tout le monde ne parle que de ça depuis ce matin : des hommes sont arrivés pour les compteurs électriques, répondit la grande
gaillarde.
Elles étaient apparemment les seules à ne pas être encore au courant.
Commentaires Récents