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Lundi 22 octobre 2007

2848760346.jpg
J’ai vu quelqu’un marcher sur le toit.
A l’heure où les volets se ferment.

Entre chien et loup peut-être. Ou plus tard, quand la nuit était vraiment là.

Entre chien et loup.

Petite, cette expression me fascinait, convoquait deux gueules ouvertes : incisives et canines dehors.

Un surgissement effrayant, entre le domestique et le sauvage, qui vibrait en moi comme un grognement féroce lorsque nous rentrions à cette heure mystérieuse, dans la voiture familiale : le chien à gauche, le loup à droite aveuglés et menaçants, dans les phares de l’auto.

Peur dévorante. Mais presque délicieuse alors, puisque la peur était encore un jeu.

Peur sans objet car jamais le rebondissement attendu -redouté mais attendu- ne prit forme et vie.

Quelle que fut l’heure, la voiture regagnait immanquablement le sous-sol de la maison blanche au toit noir. La porte était bientôt close. Nous étions à l’abri. 
Je n’aurais jamais remis le nez dehors. Et j’évitais tous les coins sombres où – chacun le sait- le silence est illusoire.

Mais ce soir,

 j’ai vu quelqu’un marcher sur le toit.

Sur ce toit plat de zinc miroitant sous la lune.

A l’heure où mon bras tremblant clôt les larges volets blancs.

Ai-je vu quelqu’un sur le toit ?

Dans la pâleur du ciel nocturne.

Etrange silhouette sombre. Apprenti équilibriste. Présence sans visage et sans voix.

J’ai frissonné –forcément- et sursauté –bien sûr-, imperceptiblement.

Sous le coup du froid, de l’humide, du ténébreux.

J’ai vu quelqu’un sur le toit.
Envoûtement maléfique.

Et j’ai regagné la lumière, j’ai rejoint l’écho coloré de la vie.

Avec cette ombre en moi, ce tressaillement de l’angoisse accroché au corps, rivé à l’esprit.

Ce n’est pas ma première vision. Simple dérive coutumière de l’imagination. Ou nouvelle cohabitation ? Avec les fantômes.

Ou encore, simple pouvoir de la littérature ?

Il est des romans qui vous poursuivent, surtout entre chien et loup. 
Celui que je lis ces jours-ci- ces nuits-aussi- est de ceux-là.

Le roman d’une équilibriste  talentueuse – l'américaine Joyce Carol Oates – qui avance sur la page avec une plume pour balancier et des maux pour lest.

Et des mots, qu’elle fait osciller entre douceur et violence, élan de vie et pulsion de mort. Eros et thanatos omniprésents, n’épargnent aucun des personnages qu’elle manipule, bouscule, annule parfois dans le grand bouillonnement des Chutes. 
5638-couple-at-niagara-520.jpgCar les chutes du Niagara sont ici plus qu'un décor, elles dictent par leur puissance hypnotique un parcours aux hommes qui osent s'en approcher. Un parcours dévastateur ou sacrificiel qui donne chair aux maux de l'Amérique de l'expansion industrielle. 
Romancière démiurgique à l’égal des classiques, Joyce Carol Oates sait faire entendre sa petite musique - une voix qui s'insinue tel un poison- sous couvert d’une saga, d'une fresque familiale, qui ne peut être que noire.


Ce soir, c’est sûr, j’ai vu quelqu’un marcher sur le toit.

Reginald Burnaby,

Suspendu à sa corde raide,

Bravant les forces de la Nature

et offrant à cette reine sa carcasse.
Et à la suite de l'aïeul : Dirk Burnaby, Chandler, Royall, Juliet. Les Damnés.

J'ai vu quelqu'un marcher sur le toit.
Par le seul pouvoir de la littérature.
Car certains personnages de roman ont plus de réalité que les vivants.
 

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Interlignes
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