Lundi 19 novembre 2007
Troisième assertion à développer :

J’ai vu plus de russes en une seule traversée de la rue du Faubourg Saint- Honoré que dans toute ma vie.
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Rue du Faubourg Saint-Honoré…

Il faut dire tout d’abord que je ne suis pas coutumière de ces lieux et qu’une immersion inhabituelle est toujours propice à l’éclosion de sentiments enfouis, laissés de côté, ou oubliés.

J’ai vu plus de russes…

Je ne voudrais pas que cette expression soit mal reçue, entendue comme péjorative, méprisante à l’égard des russes. Un peuple, pour lequel je pense avoir nourri une passion presque aussi puissante que mon inclination italienne. Une passion, certes enfantine, traversée d’images d’Epinal, de stéréotypes littéraires, mais aussi mère de découvertes, de moments fondateurs.

Une passion dont il me faut de toute évidence vous retracer les grandes étapes, aussi futiles soient-elles. 
Ma curiosité pour la Grande Russie prend racine à l’âge de raison :

Episode 1 : A sept ans, je me lance dans ma première œuvre culinaire ; sa seule évocation – semblable en cela au doux souvenir de la madeleine proustienne – ravive instantanément en mon palais, les saveurs uniques de la cannelle et du clou de girofle. Une petite merveille à savourer avec un thé fumé : le gâteau de pommes à la russe.

Episode 2 : A huit ans, apprentie cinéphile dans les jupes de maman, je rêve de steppes russes, de plaines immaculées et de Docteur Jivago.

Episode 3 : A neuf ans, je m’éprends du folklore slave au lendemain d’une découverte dans les cartons familiaux : la photo d’une maman de 15 ans, en ravissant costume de danseuse russe. Dans le même temps, mes parents me ramènent d’un pseudo voyage d’étude en Albanie, de jolies poupées, charmantes d’exotisme dans leurs jupons clairs et leurs gilets brodés. Je plonge dans le coffre à chiffons où mon imagination trouve matière à création, arbore fièrement des bottes de cuir trop grandes pour moi, noue de longs foulards pour feindre une chevelure encore inexistante.

Episode 4 : A 10 ans, je revois Docteur Jivago : les mêmes causes engendrent les mêmes effets.

Episode 5 : A 12 ans, le CDI du collège m’invite à cultiver mon Henri Troyat : je m’entiche du Paname des années 20 ; celui des russes blancs, de ces princes désargentés qui troquent le rouge, l’enclume et le marteau contre un volant de taxi parisien.

Episode 6 : A 14 ans, je lis un peu Tolstoï et Tourgueniev mais je ne connais plus qu’un auteur : Fedor MikhaÏlevitch Dostoïevski.

Episode 7 : A 16 ans, j’assiste à ces heures dites historiques de la chute du mur de Berlin, pétrifiée devant les images télé de Mstislav Rostropovitch, humble génie restaurant la musique dans les ruines.

Episode 8 : A 17, j’écoute la BO du film Les yeux noirs de Nikita Mikhalkov. Je découvre les vers d’un Maïakovski, je m’éprends du couple Elsa-Aragon.

Episode 9 : A 18 ans, je décide d’apprendre le russe, recopie soigneusement l’alphabet cyrillique, m’essaie à quelques subtilités phonétiques puis abandonne lamentablement mon projet. Je pratique aussi la vodka  zubrovska en bonne compagnie.

Episode 10 : Les années passent et puis plus rien : ma Russie fantasmatique s’évanouit avec mon enfance et meurt à tout jamais avec mon adolescence.

 

Celle de l’âge adulte prend des couleurs moins douces : celles de la misère, de la corruption, de la criminalité.  L’espace des excès les moins gais.

Du Dostoïevski sans le style.

Un pays où le pire se marchande aux coins de la rue, où les âmes fortes sont réduites au silence, où les meurtriers d’Anna Politovskaïa ne sont pas poursuivis, où un Poutine peut régner en maître. 
Cette Russie me glace.

C’est celle de l’excellent Roman russe d’Emmanuel Carrère, celle de la dérive macabre, de la liberté bridée, de la violence déchaînée. Il faut trop de vodka pour l’oublier.

 

 

Je sais. Cela fait beaucoup de digressions, pour en arriver à cette traversée de la rue du Faubourg Saint-Honoré, un soir d’octobre dernier. Et pourtant c’est cet amalgame de passion et de désamour qu’elle a avivé.

Rue du Faubourg Saint- Honoré - Artère du luxe, de l’art officiel et du pouvoir. De la tradition et du bon goût français.

A votre droite,  au n° 22 : La maison de Jeanne Lanvin.

Tout de suite après, au 24 : La maison Hermès.

Admirez au loin la garde rapprochée de l’Elysée ; et là, juste devant vous, cet étrange  couple : une adorable sylphide aux yeux et cheveux clairs et un gros dur sanglé dans un cuir noir. Et là, un autre, au premier semblable : la blonde arborant fièrement ses sacs griffés, le mâle cachant à peine son assurance froide de bandit mafieux. Et puis, quelques pas plus loin, encore ce russe, dur dans la bouche de l’homme, si suave entre les lèvres de la belle. Et toujours : des galeries d’art, des boutiques au commun inaccessibles, inondées par ce flot d’argent : l’argent de la drogue, de la prostitution, du crime organisé ; l’argent blanchi sous les dorures d’un octobre parisien.

 

Je ne suis pas allée jusqu’à Pleyel (n°252), où sans doute le feu Rostropovitch, redonna - pour un temps- confiance en l’âme humaine.

 

PS : Sur les écrans en ce moment, un film que je n’irai pas voir, à tort certainement : Eastern promises, le dernier Cronenberg. Une incursion dans le monde de la mafia russe implantée à Londres. Avec Naomi Wattts dans le rôle de la blonde sylphide, Viggo Mortensen et Vincent Cassel.

par Auteur(e) publié dans : (Im)perfection communauté : Sur l'étagère de mon mur
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