Toujours dans la catégorie "vieilles nouvelles sorties des tiroirs", penchons-nous un peu sur l'Analyse.
Le psy est un mal nécessaire.
Il arrive toujours un moment dans sa vie où le divan s'avère incontournable.
Il y a quelques années, je me suis tournée vers l'une de ces éminences du Moi-malade.
« Alors… Comment ça va, Madame ? ».
Chaque jeudi, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente, ma psy m’accueille avec cette question. Et dans mon esprit, ma psy est à tel point devenue ce « Alors…Comment ça va, Madame ? » qu’à la fin de la consultation, je ne sais jamais à qui adresser ce chèque que – confuse - je finis par tendre en marmonnant un « Désolée, je n’ai pas rempli l’ordre ».
Or, sachez qu’il est éminemment agaçant ce « Alors… Comment ça va Madame ? » parce que, comme vous vous en doutez, ça ne va pas, mais vraiment pas, sinon, je ne serais pas là. J’ai bien envie de lui dire que sa question est inconvenante mais - autre évidence - je n’ose pas. Parce qu’avec mon peu de culture, j’imagine que - dans ce contexte précis - auréolé de son prestige freudien ou lacanien (qu’on m’explique la différence…), ce « Alors… Comment ça va Madame ? » est une sorte de seuil analytique qui diffère radicalement du « Comment ça va ma petite dame ? » de mon boucher ou du « M’dame ! Ça va ? » de mon plombier.
Et si cette question m’agace, je suis bien obligée de constater aussi qu’elle produit sur moi un étrange effet.
Pour y avoir longuement réfléchi (le travail psychanalytique ne se fait-il pas dans la durée ?), j’en suis arrivée à la conclusion que le mystère de ce chamboulement intérieur réside principalement dans le « Alors… » initial.
C’est ainsi qu’à mes yeux, alors est devenu l’adverbe le plus effrayant de la langue française. En effet, avec cet « alors », ma psy est comme dotée du pouvoir d’arrêter le temps, de mettre mon existence sur pause.
Je ne suis pas folle : je respire, mon cœur bat et pourtant, à partir de cet « alors » je ne vis plus vraiment ; je suis placée à l’extérieur de ma vie : spectatrice, commentatrice, Nelson Monfort du moi à fouiller.
C’est terriblement troublant quand on croit que la vie consiste à appuyer sur play en continu, à être dans l’action, dans le mouvement ininterrompu.
Et c’est ainsi qu’irrémédiablement ce « Alors… » inaugure ma défaite.
Affaire de lieu, de personne, de style, d’objectif, me direz-vous. Sans aucun doute. Affaire de ton surtout.
Ce mot d’introduction enveloppé de sa couche « attention, compréhension, compassion, commisération » sonne le départ du déversement lacrymal. Et j’ai beau le retarder au maximum, fuir le fatum hebdomadaire, je finis toujours par pleurer comme une Madeleine.
Donc, chaque jeudi, qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il vente, chaque jeudi, je tire ma révérence à Madame la psy. Vous avez gagné : ça ne va pas, mais alors pas du tout.
Et puis, un jeudi, j’entre avec ma discrétion habituelle dans l’appartement de Madame (Consultations sur rendez-vous uniquement, prière de ne pas sonner). De la salle d’attente, je l’entends raccompagner son patient précédent (elle est toujours d’une ponctualité quasi parfaite) puis venir vers moi :
- « Bonjour Madame ! » me dit-elle presque gaiement, « Entrez, je vous en prie. Asseyez-vous ».
Je m’assieds. J’attends. Je reste toujours silencieuse jusque là. Elle me regarde. J’ai l’impression de lire un certain abattement sur son visage. Je peux presque la plaindre. Une matinée de névrosée, ce n’est pas la panacée ! Je l’observe timidement : elle fait un effort surhumain pour réprimer un bâillement.
Elle attend. Aucun son n’émane de sa bouche. Pas de « Alors, comment ça va Madame ? » ni même de « Comment ça va ? ». Rien.
Oui, mais alors, qu’est ce que je fais ? Qu’est-ce que je dis moi maintenant ?
La panique s’empare de moi. Je pourrais tenter un « Excusez-moi mais cette entrée en matière me déroute quelque peu ; pourriez vous m’aidez... »
Mais voilà, j’ai toujours été un peu bête et disciplinée, je ne suis pas du genre à me rebeller (c’est d’ailleurs un peu pour cela que je suis là) et puis comme je suis moi-même très professionnelle, je suppose que cette Terra Incognita est une nouvelle étape de ma psychanalyse.
Le problème c’est que je n’y étais pas du tout préparée et que tout ce qui n’est pas préparé, anticipé, nourri par une longue réflexion me plonge dans des abîmes de confusion.
Alors, je me mets à trembler. Je transpire. Je grelotte. Alors ? Alors ? Alors, je vois bien qu’il faut que je fasse quelque chose, et vite. Alors, je m’dis : « Invente ma fille. Invente ! » Tu sais le faire, ça : inventer ! C’est dans tes cordes, bon sang !
Alors… j’invente.
TOC. Trouble obsessionnel compulsif. Je suis victime d’un TOC. (TOC en toc, TOC bidon, vous en conviendrez vite …)
Voilà : mon TOC est semble-t-il assez unique : je suis accro au catalogue la Biroute. (Ma psy a l’air de se réveiller ; elle me jette un regard interrogateur du genre : « mmm, mais encore … » ou « Et alors… »).
La VPC. La vie par correspondance, la vente pour capricieuse compulsive, la « va pour cent euros ». (Elle semble vaguement étonnée).
Du matin au soir, je feuillette la Biroute. C’est tout simple, voilà pratiquement un quart d’heure que j’ai été obligée de laisser le catalogue dans ma voiture et je suis déjà en état de manque : palpitations, sensation de vide, angoisse de mort (Croyez-moi ou pas, elle est très intéressée).
Je ne sais pas si vous pouvez comprendre la place que la VPC occupe dans mon existence ; moi-même, il m’a fallu plusieurs années pour appréhender sans honte cette réalité ; en même temps, vous n’êtes pas sans savoir que j’ai beaucoup abusé du refoulement.
Pour moi, c’est très simple : la Biroute c’est la vie mode d’emploi, et tout ça en couleur, avec la tarification noire sur blanc. (Comment estomaquer sa psy et sortir du « Alors » !).
La seule chose qui me chiffonne, ce sont les frais d’expédition ; cependant, j’ai vite appris à contourner ce point : nul besoin finalement de commander, le catalogue seul me comble au-delà de tous mes vœux.
Mon problème c’est qu’avec le catalogue, j’ai tout. (Je ne lui laisse pas le temps de me lancer sur une analyse lexicologique de ce tout ; je crois vous avoir déjà pris la tête avec alors, non ? Bon, enchaînons. Ne lui laissons pas le temps d’en placer une.)
Tenez : un mari. Disons qu’on se rencontre page 657 : elle, l’allure « belle au naturel » de la page 136 ; lui, la trentaine décontractée, brun mal rasé.
Côté sexe ? Vous avez le choix entre la cuisine page 989 et la chambre à coucher 1028 (si vous optez pour cette dernière, les draps de la page 761 sont très bien), la lingerie coquine page 329, les prothèses, préservatifs et autres vibromasseurs page 408 (si, si, j’vous assure). Et puis, on se douche page 1060, serviette éponge bleu orage, pur coton peigné, 500g/m2, qualité valeur sûre (Ah ! la valeur sûre… Je crois qu’elle n’est plus tout à fait sûre de sa valeur à présent).
On veut des enfants ? Ils grandissent en douceur, sans l’ombre d’un Œdipe raté, sans une once de crise ado, des pages 431 à 561. Soit cent trente pages consacrées à l’enfance, ce qui - je vous l’accorde - peut sembler un peu mince à une psychanalyste, proportionnellement aux 1202 pages du volume. (Je crois qu’elle n’a pas vu une telle folle depuis longtemps ; mais qu’elle le veuille ou non, je suis en train de mettre sur pied un magnifique roman familial…)
Et je pourrais continuer comme ça indéfiniment : l’oreiller garni de flocons de fibres creuses siliconées 100% polyester garanti 5 ans de la page 821 (reconversion possible en prothèses mammaires), le panier à bouteille en polypropylène pliable de la page 1076 (les bouteilles pliables sont encore à inventer), les housses anti-poussières de la page 902 : plus de dépôt, plus de corvées ménagères, la housse anti-poussière met un terme aux foutus recommencements, aux sempiternelles reproductions. (Si vous pouviez voir ses yeux ronds…)
Tout ce que la vie peut me donner se trouve dans ce millier de pages colorées où le monde ne cesse de vous sourire, où tout correspond point par point au paradis de l’enfance, au couple fantasmé, à la famille bénie des dieux .C’est le nirvana psychologique. La VPC : la vie par procuration garantie, la vue modifiée pour complexés, la vie pure, sans prozac ni LSD, sans Psy ni curés. La vie rêvée du déprimé. (Encore trois mots et elle se jette sur n’importe quel essai de psychologie à deux euros pour ne pas sombrer dans la panique la plus totale…)
Et je vous parlais de sexe tout à l’heure mais pour goûter au plaisir absolu, je n’ai nul besoin des pages sus-mentionnées que j’abandonne aux ados pré-pubères. Non, pour atteindre le point culminant de la jouissance, pour toucher l’extase, il me suffit de compulser les pages 208, 471, 1053 : les meilleurs RQP du catalogue.
Car, le cœur de mon TOC, Madame, c’est le MRQP, le meilleur rapport qualité prix.
Alors, je crois qu’étant donné le travail que je viens de fournir, la consultation n’excèdera pas aujourd’hui 15€80, frais de livraison compris. (Elle s’étrangle au moment où je me lève)
Oh ! Encore une chose, pour la prochaine fois, il serait peut-être utile que vous vous documentiez, j’ai l’intention de remonter dans le passé : Martine fait son jardin, Martine à la plage, Martine se déguise… J’ai tellement de choses à vous dire sur Martine se déguise...
(Un peu plus et on pourrait croire que je l’ai fâchée…Les psys n’ont vraiment pas le sens de l’humour…)
Aujourd’hui, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, je peux enfin le dire : tout va très bien Madame la Marqu’is !
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J'avais oublié l'épisode zéro de mon historique à la russe ! Je le mentionne ici car il pourrait rappeler des souvenirs à
certains d'entre vous.

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