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La mère de Mireille habitait dans un fond de cour à deux pas du théâtre. Louise Lautié avait perdu son époux en 1917 au Chemin des Dames ; il avait été
un compagnon de tranchée pour André mais il n’avait pas eu la même chance que lui ; en Ille-et-Vilaine, vingt pour cent des mobilisés étaient morts pour la patrie. René était receveur au bureau
de postes de Montfort lorsqu'ils s'étaient mariés et avaient emménagé dans le petit trois pièces que Louise n'avait pas quitté. Neuf mois après naissait Mireille et à quelques jours de son
premier anniversaire, l'Allemagne déclarait la guerre à la France. La petite était restée fille unique et Louise touchait une maigre pension de veuve de guerre.
Au rez-de-chaussée de l'immeuble, une pièce tapissée d'un papier jaune bouton d'or lui servait d'atelier de couture ; elle y passait le plus clair de son
temps car son travail était fort prisé. Certes la plupart des bourgeoises de la ville étaient restées attachées à leurs boutiques et couturières
rennaises mais l'habilité de Louise les faisait souvent pousser sa porte.
L'Atelier avait tout de suite été un petit paradis pour les fillettes qui s'étaient rencontrées sur les bancs de la communale ; avec l'autorisation
d'Adrienne Derqué elles se retrouvaient tous les jeudis après-midi dans la pièce confortablement chauffée afin de permettre aux clientes de se dévêtir pour les essayages. Elles exécutaient alors
de menus travaux de couture pour Louise : faufilaient, ourlaient ou confectionnaient des robes pour leur poupée. Jane adorait ce lieu jonché de chutes de tissus multicolores qu'il fallait trier
et que l'on utiliserait tôt ou tard ; elle aimait cet univers exclusivement féminin où passaient presque toutes les futures mariées de la ville. Elle enviait un peu Mireille sans saisir combien
elle subissait jour après jour la sourde amertume de sa mère.
Mireille avait quitté l'école en même temps que Jane mais contrairement à elle, elle se traçait un destin ; elle maîtrisait parfaitement le métier de
couturière et Louise Lautié avait assez d'ouvrage pour deux mais elle avait choisi d'entrer comme apprentie modiste chez Mme Odette Rébal et le chapeau cloche n'avait plus aucun secret pour
elle.
Devenues grandes, les deux amies se retrouvaient encore régulièrement à l'atelier et ces rendez-vous étaient
encore plus fréquents depuis qu'elles formaient un duo chantant et participaient aux représentations du théâtre de la ville. Le patronage leur concédait une petite somme d'argent pour
confectionner leur costume de scène et leur goût du déguisement était largement investi dans ce travail d'aiguille.
Parmi les clientes de Louise, les jeunes filles comptaient une protectrice : l'épouse du notaire, M. Laffon, s'était entichée du talent de Mme Lautié et elle
lui confiait la réalisation de la plupart de ses toilettes. Fille d'un médecin nantais, Yolande Laffont avait reçu de l'éducation et avait eu beaucoup de mal à accepter d'épouser ce sinistre ami
de la famille Montfortain ; elle avait longtemps vécu comme une recluse condamnée à un exil éternel avant de transformer son animosité envers les habitants de cette petite ville en bienveillance
excessive. Ainsi, elle laissait à l'atelier les numéros de l'Illustration et de la Gazette du Bon Ton qu'elle avait déjà amplement étudié et ne manquait pas de dénicher à Rennes des coupons de tissus inédits à Montfort pour les costumes. Des deux
jeunes filles, Mireille était largement la plus aguerrie à la science du col châle et de la coupe princesse. Jane n'était pas et ne pouvait être aussi coquette que Mireille mais elle adorait
l'entendre proférer ses leçons de mode tout en s'étonnant qu'il existât presque autant de variétés de tissus que de femmes pour les porter. Elle voyait plus ou moins à quoi ressemblait un crêpe
Georgette, un crêpe de soie ou de satin mais quels fabuleux effets devaient produire un crêpe Tartan, un
crêpe marocain ou encore un crêpe de Chine (à ne pas confondre avec le crêpe de Pékin) sans même parler des crêpes Morocco, Craquebille, Yolanda ou encore du Fausta, un magnifique crêpe lourd
idéal pour les robes ou du Vénus, un triple voile aérien réservé à la lingerie fine. Tous ces noms sortis des pages de l'Illustration lui semblaient tout aussi exotiques et imaginaires que les élégantes parisiennes croquées pour figurer des événements non moins étranges que "le
pesage d'Auteuil" ou "une fin d'après-midi au Polo de Bagatelle", une fin d'après-midi qui permettait d'admirer la princesse de Polignac (en robe de crêpe de Chine "Pluie de rose" et manteau de
satin broché bordé de renard argenté ) saluant l'ambassadeur de Turquie. Paris était bien loin.
Mireille s'essayait à l'imitation scrupuleuse mais devait vite déclarer forfait devant la difficulté de la tâche et leurs modestes coupons.
Cependant, cette fois encore elle avait fait des merveilles et en revêtant son costume de scène, Jane ressentie une fierté inaccoutumée. Le contraste du
crêpe ivoire bordé de noir sur sa peau mate semblait confirmer au physique la noblesse de cœur qu'elle manifestait chaque jour spontanément. Elle savait aussi que sans ces vêtements de scène,
elle n'aurait jamais pu s'avancer au devant de la foule pour chanter comme elle le faisait désormais chaque premier samedi du mois.
- C'est magnifique Mimi, dit-elle à la jeune fille en la remerciant d'un regard.
- Attend ! T'as pas tout vu …Je vais t'essayer ton chapeau ; j'ai fait le même pour toutes les deux ; on fera les "jolies sisters"." Elle riait en ajustant
la dentelle amidonnée sur la tête de Jane.
- Tu devrais penser à te couper les cheveux. C'est bien beau une crinière comme ça mais ça casse complètement mon cloche.
Jane sourit ; son amie adoptait le perfectionnisme d'une grande dame de la mode.
- Pense un peu à la tête que ferait Adrienne !
- Ta mère ! Hum! Elle haussa les épaules. Elle te baptise Jane comme une danseuse de music-hall et voudrait que tu portes corset, chignon et
cotillons !
Jane avait en effet hérité d'un véritable prénom de scène. Dans sa prime jeunesse, un admirateur avait offert à
Adrienne une belle affiche de spectacle ; elle l'avait conservé précieusement et aujourd'hui encore elle trônait au-dessus du bar. L'affiche représentait une gracieuse et svelte danseuse
levant allègrement un pied à la courbe élégante : "Jane Avril. Jardin de Paris." En dépit ou en
raison du jeu de jambes aguicheur de la donzelle, cette silhouette d'un autre monde fascinait Adrienne et à la naissance de sa fille, ce Jane à
l'orthographe anglo-saxonne s'était imposé à elle.
- Tu sais ce qu'il manque à ce chapeau ? demanda Mireille.
- Une jolie tête aux cheveux courts ?
- Mais non, t'es belle comme tout ; non, il manque une fleur ; je verrais bien une rose en soie ivoire…
- Tu veux nous coiffer comme des mariées !
- La voilà l'idée ! Il y a des fleurs d'orangers dans la couronne de maman.
Jane eut un brusque pincement au cœur. Lorsqu'elle pensait à Louise, elle trouvait toujours qu’elles faisaient montre d'une frivolité excessive.
- Non, tu ne peux pas faire ça, dit-elle à Mireille.
- Et pourquoi mademoiselle ?
- ça…, ça nous porterait malheur, osa-t-elle avancer.
Mireille fut prise d'un rire moqueur ; elle ne pouvait s'empêcher de trouver à Jane des travers de campagnarde à la voir si pétrie de superstitions.
- C'est pas sacré, voyons ; on les remettra.
- Est-ce que tu te rends compte que…
- Louise sera contente, je t’assure. Après tout, autant que ça serve à quelque chose de gai qu'elle se soit mariée. Tu sais, Jane, ça fait dix-huit ans qu'on
enterre mon père alors je crois que je peux sortir de deuil.
Jane était soudain comme accablée par une immense tristesse. Mireille avait raison. Elles avaient droit au bonheur et pourtant Jane semblait trop souvent en
douter. Etait-ce le fait d’être née avec la guerre ? Elle se sentait comme liée à toutes ces vies broyées.
Sans doute se marierait-elle un jour, aurait-elle des enfants, mais peut-être aussi resterait-elle près de ses parents toute sa vie. Étrangement, elle ne
voyait rien se dessiner d'unique pour elle. Contrairement à Mireille qui ne voulait pleurer un père resté pour toujours inconnu, elle se sentait parfois comme en deuil. Et en effet, c'était bien
le deuil d'un lignage gommé qu'elle portait sur son visage lorsque sa mère la rappelait à son travail. Des parents sans ascendance et elle, unique descendance. ! Qu’est-ce qu’on construit
sur de pareilles ruines ?
- Bon, je dois rentrer, dit-elle. On se retrouve à 18 heures demain pour la répétition.
Elles s'embrassèrent. Jane poussa la porte de l'atelier et s'engouffra dans la cour grise qui débouchait sur la vaste place plantée de platanes. La
place des petits hommes ; sur la gauche l'école des garçons, sur la droite le cimetière où une croix blanche attestait de la mort de René Lautié et au centre le théâtre flambant neuf du
patronage.
Il fallait le dépasser puis contourner le palais de justice pour descendre en contrebas de l'église Saint-Nicolas jusqu'à la rue commerçante. Elle
connaissait le chemin par cœur et s'engagea presque les yeux fermés tant elle se sentait lasse subitement. Elle était coutumière de ces changements d'humeur inattendus et une sombre mélancolie
pouvait succéder en elle à une gaieté sans ombres. Elle pensait qu'il lui resterait à nettoyer et à fermer le bar, qu'elle devait se hâter de regagner sa chambre. Elle briquerait le zinc,
laverait le sol avant de refermer les volets à battants et d'éteindre la dernière lampe. Le travail ne lui déplaisait pas ; elle trouvait même un certain plaisir à cette effort physique précédant
le coucher mais elle avait le sentiment d'être destinée pour toujours à cette vie monotone. A quoi cela pouvait-il lui servir de regarder devant elle ? Il n'y avait pas d'autre avenir pour Jane
Derqué que l'ouverture et la fermeture du bar, les œufs qu'il fallait acheter derrière la forêt, le café qu'on prenait soin de ne pas faire bouillir, les petits verres sur pieds au fond trompeur.
Pas d'autre avenir. Elle heurta quelqu'un ; absorbée par sa tristesse, comme certaine d’être seule dans la ville. Elle bredouilla un mot d'excuse sans même regarder celui ou celle qu'elle venait
de bousculer. Le bistrot se trouvait là, à deux pas.
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