Hier soir, 21
heures rendez-vous pris pour aller voir le dernier Chabrol : La fille coupée en deux, critique féroce d'une faune égarée de people lyonnais ; mais, une fois plongées dans l'obscurité de
notre salle de ciné art et essais, le projectionniste vient nous annoncer que la séance n'aura pas lieu pour cause de panne de l'appareil de projection... Il ne reste donc
plus qu'à nous rapatrier dans la seule et unique autre salle qui, selon notre voisine de fauteuil, propose une "bluette" de qualité : Waitress. Le type du guichet est moins
tendre : "Waitress? Ouais...une sorte de comédie sentimentale américaine ; en tous cas, moi j' l'ai pas vu." ; sous-entendu : "faites ce que vous voulez ; moi je n'engage pas ma crédibilité de
guichetier d'un ciné art et essais sur un choix pareil." Très vendeur.
Dépitées d'abandonner le trio à la perversité virtuose Magimel-Sagnier- Berléand, nous nous rabattons cependant sur le trio Shelly-Russel-Hines (dixit l'affiche) rassurées d'apercevoir une
sélection du dit film aux derniers festivals de Sundance et Deauville.
Le film met en scène une adorable Jenna (Keri Russel), serveuse au Joe'Diner dans un uniforme bleu pervenche des plus coquets, éminente spécialiste de la "tarte-émotion" dans ce traditionnel
Diner du Sud des Etats-Unis.
Qu'est-ce que le concept de la "tarte-émotion"? Une manière pour la belle Jenna de traduire tous les tressaillements de son corps et de son coeur par l'invention d'un nouvel american pie. Elle
hait son mari - un espèce de névropathe qui la tient sous son joug- alors en avant la pâte brisée et les fruits écrabouillés (tarte "je vais le tuer"), elle tombe enceinte de lui, ne veut
pas du bébé (tarte "je suis une mauvaise mère"), elle est amoureuse de son gynécologue (tarte "coup de foudre")...
Le tout se veut sucré, léger avec une pointe d'amertume quand il s'agit de la confiance que l'on peut accorder aux hommes. L'univers est féminin ; c'est celui de la transmission mère-fille à
la chaleur du fourneau car -débarrassée de son mari et de son amant - Jenna, mère finalement heureuse d'une petite Lulu, clame une vérité très post-féministe : se détournant des hommes, elle
choisit la liberté entre femmes, avec sa fille et ses copines du Diner.
Le film emprunte beaucoup au conte, Jenna étant un mélange de Cendrillon (transformée par l'amour puis par la maternité comme par magie) et de Peau d'Ane (variations sur les tartes en
chanson) mais un conte actuel qui finit par évincer le prince charmant (il est marié!). Waitress relève davantage de la popotte entre copines que du coup de génie culinaire ; il propose
un portrait de femme en sucre qui réussit à choisir sa vie. Le propos n'est pas ambitieux mais l'émotion perce parfois et certaines scènes font sourire, en particulier celles qui mettent en
présence la pâtissière et son gynéco, grand amateur de serveuse (fantasme prépubère) et de sauce chocolat (suivre le mode d'emploi : comment préparer une tarte en duo d'une manière éminemment
sensuelle...).
Jenna est épaulée par ses copines-collègues dont l'une est interprétée par la réalisatrice elle-même, Adrienne Shelly, parfaite dans le rôle de la serveuse en mal d'amour. On a peine à imaginer
que depuis la réalisation de son film, Adrienne Shelly, malicieuse frimousse du cinéma américain, a été assassinée, à New York, par un jeune homme de 19 ans.
C'est finalement avec ce bonbon acidulé et coloré (on peut penser à la palette de couleurs du Magicien d'Oz) qu'elle aura fait ses adieux prématurés telles, en image de clôture du film,
Jenna et Lulu, toutes deux de jaune vêtues, saluant de la main le spectateur attendri -ou agacé- et s'éloignant sur un chemin verdoyant. Naïf ou niais? Le spectateur choisira. Un bon
contre-Chabrol en tous cas. Peu de noirceur dans tous ça mais du rose, du vert tendre, du jaune d'or, du Martine fait des gâteaux, Alice tombe amoureuse et Adrienne sourit.
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