Dans la maison, une forme protégée par le contre-jour ; une vieille femme attend que ce jour passe, assise dans son fauteuil.
Ce matin, elle a tiré ses volets, elle a décroché la blouse de nylon gris suspendue à la porte de la remise et elle est descendue faire le tour de son carré de terre.
C'est l'hiver. Le sol est jonché de feuilles ; les chemins que dessinait autrefois le potager tracé au cordeau sont invisibles au profane mais la vieille dame a la mémoire des lignes.
Elle pose ses pieds dans les traces d’un passé à jamais gravé dans sa mémoire.
Elle marche dans sa vie, entre les défunts plans de fraises et de muguets.
Elle se baisse pour remettre sur pied un tuteur. Son geste est lent et sûr. Sa main a conservé toute sa verdeur ; elle connaît le goût de la terre, sa porosité humide, son exhalaison pénétrante.
Elle sait, la vielle dame, que le petit tour fini, la journée n'aura plus de sens car tout est là désormais, dans les quelques mètres carrés qui restent autour de la maison.
Car ces quelques mètres carrés sont tout le monde d'André. André qui n'est plus, depuis vingt ans déjà.
Les hommes de la vielle femme sont tous partis.
La terre les lui a repris.
Son père d’abord, happé par le Chemin des Dames ; sa mère ne manquait jamais de le lui répéter, chaque jour que Dieu faisait : le maudit chemin des Dames, petite !
Malgré tous les honneurs rendus au défunt, elle avait toujours lu l’infamie de cette mort, la trahison qui se dessinait derrière ces trois mots : Chemin des Dames. Qui étaient-elles ces créatures dotées du pouvoir d’anéantir les hommes en si peu de temps ?
Elle revoit les lis blancs bordant l’allée centrale du jardin d’antan, les droites lignes piétinées par l’enfant de sept ans qui ne supporte plus ce mensonge éclatant : le chemin des lis blancs.
Son fils ensuite, le fringant Marcel que l’aventure appelait ; le beau Marcel à la mèche gominée, au sourire d’un Mariano du nord ; le cher Marcel qui rêvait d’autres terres et qui avait choisi la mer.
N’y avait-il pas là plus cinglante trahison ? Son fils au départ de Cherbourg !
Elle ne l’aura jamais vu le fier Marcel saluant du bastingage.
Juste quelques cartes postales ; la dernière remontait à 1959, il lui disait son désir de jeter l’ancre, de mettre pied à terre, par delà la Méditerranée : en Algérie.
Elle avait maudit les païennes qui l’avaient ensorcelé son Marcel.
Elle repense aux œillets labourés ; cette marée bleue au centre du jardin qu’il avait planté enfant, aidé de ses soins à elle, elle la mère donatrice, la terre matrice, la mère abandonnée. Rancune. Terre brûlée.
Il n’y eut jamais plus de place pour les œillets.
Seul André était resté ; son homme au pas traînant, son André au pied bot, André Dubiveau employé à l’entretien des parterres municipaux.
Un amoureux des fleurs, un passionné du pétale, cultivant ses lilas, pivoines et autres pensées avec un soin exclusif.
André qui, chaque soir venu, couvrait son petit monde de graminées d’un regard enchanté et protecteur ; André qui, par un beau matin, avait fait sa valise et n’était plus réapparu.
Elle se souvenait de chaque minute de ce jour ; c’était un mardi de marché ; elle l’avait quitté, panier au bras, sur le coup de huit heures ; il arrosait ses plans d’azalées.
Elle n’avait rien perçu qui puisse augurer un changement dans leur paisible quotidien.
Elle avait cinquante-huit ans ; lui, soixante-deux ; leur fils avait fait sa vie loin d’eux, pour son bonheur et peut-être pour le leur, et leur fille, la gentille petite Nadine, était secrétaire et depuis peu mariée à son patron, un veuf de vingt ans son aîné, un homme du bâtiment ; ils étaient tous deux sans enfant.
Et pourtant, c’était ainsi. André était parti.
Il avait emporté ses papiers, quelques photos, la boite de « Fines galettes de Quimper » contenant leurs quelques économies et il avait laissé, sur le coin de la table à l’immuable toile cirée rouge et blanche, ce mot tracé d’une main vacillante : « Je vais rejoindre ma fleur des îles. Adieu. »
Elle se souvient de l’éclat du jardin en ce début de mai prometteur.
Elle revoit le tapis des cinéraires, la masse des roses trémières, l’envol des campanules et des dahlias et elle revit cette marée noire qui la submerge et qui ravage l’enclos polychrome.
Elle entend le bruit de ces sabots vengeurs meurtrissant les frêles corolles, anéantissant les ambitions de croissance : elle libère sa haine du végétal ; ses jupes noires se tachent des déflagrations du pistil - la palette d’une meurtrière.
Rien ne résiste à sa folie ravageuse car rien ne doit rester de ces fleurs du mal qu’une pourriture qui régénèrera la terre ; une terre vierge, une vie neuve.
Autour, nul ne s’étonne de sa réaction de femme mais que penser du départ d’André, lui si timide, si maladroit sorti de son univers de plates-bandes ; le pauvre André au pied bot dont tous les chenapans se sont un jour moqué, comment aurait-il pu quitter la ville sans être vu ?
Le temps passe ; elle continue de vivre, presque toujours seule ; les mauvaises langues lui prêtent une amourette née un jour de galette des Rois à la réunion mensuelle du Troisième-Age ; l’heureux élu serait Marcellin, l’ancien maréchal-ferrant, un chaud lapin en sa jeunesse !
Du jardin, il ne reste plus rien. Une terre vierge, plane. Rien ne semble avoir le droit d’y pousser. Pas une mauvaise herbe ne vient égayer les allées.
Elle veille à ce que rien ne vive sur ces quelques mètres carrés.
La terre lui a tout pris ; elle le lui rend bien ; elle prend tout à la terre.
Mieux encore, elle cultive une farce : une rangée de tuteurs qui soutiennent du vide. La simple vue de ces tuteurs réamorce en elle la force d’arracher les tentatives de survie du végétal.
Mais peu à peu cette force la quitte ; en quelques mois, elle s’affaiblit tant qu’elle ne quitte presque plus le fauteuil que sa fille lui a « télé-acheté » - une merveille de confort, une promesse de plaisir instantané - annonçait le télé-vendeur.
Chaque jour cependant, elle ouvre encore le volet de la fenêtre donnant sur le jardin.
Chaque jour, elle fait quelques pas dans ses allées, arrache çà et là quelques herbes, promène son regard sur les immeubles qui encerclent désormais la terre d’André, des blocs de béton percés de petites fenêtres abritant des dizaines de bienheureux : des êtres sans jardin !
Puis elle va se rasseoir, presque aussi apaisée qu’épuisée car elle est bien vengée : que restera-t-il, après elle, du carré d’André ?
Derrière la fenêtre de mon bloc de béton, la petite maison dans le jardin ; la vieille dame n’a pas tiré ses volets depuis des jours. Rien ne bouge. C’est l’image que je me fais de la mort.
Sur le coup de onze heures, un couple arrive : elle, quarante-cinq ans, fait des allées et venues de la maison à leur véhicule ; lui, soixante-cinq ans arpente le terrain, mesure, évalue.
Le fils ou peut-être la fille de la vieille dame, sont venus faire l’état des lieux.
Les obsèques ont dû déjà avoir lieu.
J’ai comme un serrement au cœur. C’est l’idée que je me fais de la mort.
Quelques jours plus tard, des machines pénètrent sur ce qui reste pour moi la maison de la vieille dame.
Ils font tomber la maison, puis l’appentis au fond du jardin. Le voilà le vrai plan de la mort.
Le mouvement s’accélère. Un architecte est dépêché sur place et deux mois après, une équipe de maçons vient entamer les fondations de ce qui deviendra un petit immeuble d’habitation. Je ne peux me détacher de cette image. Ils se mettent à creuser. Il fait chaud.
Soudain l’un d’entre eux fait signe aux autres d’approcher.
De la terre profanée par les machines, de la terre endeuillée par la perte des êtres chers, il extrait une liasse de vieux papiers soigneusement enveloppés, quelques photos, une boîte de « Fines galettes de Quimper » rouillée, deux vieux godillots et un grand sac en toile de jute.
Les vestiges de la mort.
Elle s’était bien vengée de son grand amour des azalées, la femme de l’André.
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