
Le bleu Klein m’a toujours fasciné.
Un bleu qui pourtant, n’en est pas un, puisqu’il fait taire l’impression de froid qui – à mes yeux - imprègne cette couleur.
Le bleu Klein est profond et lumineux, chaud et incarné.
Il est épaisseur. Il est multiple. Il est présence. Présence corporelle et spirituelle au monde.
Hors lui, je n’aime pas le bleu.
Même les ciels monochromes de l’été ne m’apportent jamais rien de plus qu’une vaine promesse de bonheur. Aveuglés, pâlis par le soleil, ils n’ont jamais cette densité qui me fait chérir l'IKB.
« International Klein Blue ». Une couleur unique, déposée en 1960.
Chez moi, tous les bleus qui se rapprochent de l’IKB ont droit de cité.
Par touches, par taches, ils interviennent çà et là, suffisamment nombreux pour se rappeler à moi comme autant d’actants aimés, suffisamment limités pour ne pas envahir mon espace intérieur.
Plus drastique qu’une chimiste de l’industrie pharmaceutique, je dose le bleu selon mon état d’âme.
Trop présent, il est la lame de fond de la mélancolie. Absent, il retire à l’espace son rythme. Véritable ponctuation mentale dont je ne peux me passer, ce bleu qui n’est uni qu’à l’œil seul, est plus qu’un motif qui égaierait des surfaces mutiques : il est figuratif.
Figuration du vide profond et en mode inversé, de la toute puissance du principe de vie.
Je ne sais où chercher dans ma mémoire cet ancrage bleu. Pas dans une chambre d’ado aux murs gorgés de mauve, pas dans ma garde-robe -soustraction faite du blue-jean, du caban et du pull marine -…
Je hais par ailleurs les dérives nationalistes qui s’emparent de la couleur. Je ne me reconnais pas plus dans « les bleus » que dans les verts ou les rouges !
Rien n’explique mon élection sinon les empreintes artistiques inconscientes : quelques vers camaïeux, quelques Matisse et les Monochromes Klein bien sûr.
Une couleur en positif qui jusqu’à peu renvoyait vaguement dans mon esprit à un ballet de corps nus enduits de couleur, célébrant la chair, honorant le dieu bleu avec un esprit décalé des plus réjouissants.
Et puis je me suis retrouvée devant la Grande Anthropophagie bleue* et tout ce qui émanait pour moi de l’IKB, tout
le charme évanescent, toute la présence terrienne, toute l’énergie vitale née du pigment, a disparu en un instant pour laisser place à la haine, la violence, la fureur, la destruction,
l’abomination.
Les pires outrages causés au corps semblent avoir pris possession de cette toile.
Plus de trace de la chair glorifiée mais un être torturé à l’extrême, exposé dans sa souffrance absolue, disloqué sur le papier marouflé, anéanti dans le
bleu.

Un être ? Une femme.
C’est un corps de femme que j’ai vu. Une sorte de charogne baudelairienne. La vie décomposée.
Une femme violée, lapidée, battue, torturée et tuée.
Implacable vérité de l’art qui m’a rappelé jusqu’au malaise, la barbarie dont les femmes sont victimes, partout, à chaque minute, dans notre brillant monde.
Elles étaient là, ces femmes, devant moi, incarnées par ce bleu si longtemps aimé.
Malaise. Malaise d’être une femme dans ce monde-là.
« La forme du corps, ses lignes, ses couleurs d’entre la vie et la mort ne m’intéressent pas ; a écrit Yves Klein, c’est son climat affectif pur qui est valable. »
Nausée. Je reconnais la valeur du propos et du but atteint.
Mais soudain, les images de l’artiste orchestrant ces corps féminins, maculés de bleu, selon son désir, m’ont semblé insoutenables. J’y ai trop vu celui qui use de son pouvoir, de sa domination, de sa volonté de puissance.
Une symphonie dantesque que j’aurais voulu faire taire, irrémédiablement liée au surgissement de cette vérité de la toile.
Je ne croiserai jamais plus l’IKB sans ce sentiment de malaise, or –faut-il y voir un signe ? - le bleu Klein est désormais partout : de Microsoft à Wikipédia en passant par Orange (qui y trouve sa complémentaire), chacun en fait son appât.
Beau produit marketing qui agit sur notre inconscient.
Présence maléfique qui nous invite à adhérer à toutes les propositions.
Domination-Soumission. Le balancement de l’âme humaine.
La divination d’un bleu.
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