C'était sans aucun doute la traversée qu'elle redoutait le plus :
deux kilomètres de peine et de peur sur une route plongée dans les bois noirs.
Dés le hameau des ponts, elle n'avait plus pensé qu'à cela : elle devait passer, seule, par la forêt ; car elle ne pouvait la contourner (hypothèse à laquelle elle voulait s'accrocher) sans
s'exposer à la fatigue de cinq kilomètres supplémentaires sur son antique bicyclette, à la crainte de rencontrer les molosses de la ferme des Kairouan et à l'embarras de livrer les motifs d'un
retard aussi ridicules à sa mère.
C’est elle qui l'avait envoyée une heure plus tôt chez Marguerite Pique chercher les œufs frais destinés à garnir le zinc ; des œufs qu'elle faisait cuire le soir et qu'elle se gardait bien d'acheter à la crémière du coin de la rue. A la jeune fille revenait donc la charge de parcourir une fois par semaine, chaque mardi, les six kilomètres qui séparaient le bar des Derqué de la bâtisse de la vieille laveuse. La course était fatigante en ce pays vallonné et elle impliquait de traverser deux fois la forêt redoutée mais la journée était belle en ce début de Mai et le détour qu'imposait la peur à l'aller serait compensé par le plaisir de filer, libre, sur la mince route pierreuse.
Et puis la soleil la mettait en confiance ; grâce à lui, elle se sentait plus forte. C'est ainsi qu'au retour, elle prit sur elle d'opter pour le chemin le plus court. Mais voilà qu'au moment même de pénétrer dans la vaste chênaie, sa roue avait heurté une pierre trop aiguë pour son caoutchouc ; un soupir d'agonisant avait emporté son pneu dans une autre vie en même temps qu'il ouvrait pour elle un cauchemar d'autant plus terrible que c'était précisément celui qu'elle redoutait par dessus-tout. Elle dut donc se résoudre à continuer à pied et à traîner son fardeau tout en veillant à ne pas briser les œufs qui lui valaient tant de déboires.
Elle ne s'expliquait pas très bien la terreur que lui inspiraient ces bois. Elle se souvenait vaguement des récits des conteuses, des loups qui quelques décennies auparavant trouvaient encore refuge dans ces forêts bretonnes légendaires. Petite, elle ne pouvait manquer d'imaginer que l'un deux, une sorte de roi des loups, avait survécu à toutes les traques meurtrières et qu'il vivait terré mais assoiffé de vengeance, prêt à faire payer au premier humain venu le prix du massacre de ses frères. Aujourd'hui encore, plongée dans la solitude extrême de cet univers sans ciel, elle croyait voir le loup partout. Loin des murs rassurants de sa chambre, elle trouvait là un isolement paradoxal ; mille yeux semblaient la tourmenter, mille bras invisibles l'agripper, elle croyait sentir le souffle des chênes dans sa nuque. Et ces mille yeux étaient comme autant de morsures. Les coquelicots de sa robe droite se fondaient en une large tache rouge pareille au chaperon du conte pour enfant. Et elle-même n'était plus qu'une enfant, la brunette aux larges yeux noirs, la fausse intrépide à la peau étrangement mate, la petite Jane.
En même temps que surgissait ce spectre terrifiant du loup des contes d’autrefois réapparaissait le visage de l’inconnu pénétrant dans la petite cuisine obscure jouxtant le bar, un soir de 1919.
- C’est ton père Jane ; va l’embrasser, avait dit Adrienne.
Elle avait cinq ans et elle n’avait pas voulu, pas pu embrasser cet homme qu’elle voyait pour la première fois.
Il était grand ; il était maigre et malgré tous ses efforts pour sourire à l’enfant, il n’obtint pas un mot de la petite.
Il revenait de la Grande guerre, celle pour laquelle il avait été appelé avant même la naissance de sa fille. Il était un étranger ; elle était une étrangère mais ils trouveraient le temps de s’apprivoiser.
La forêt semblait condenser toutes ces images : le loup, son père cet inconnu, la
nuit, la guerre.
Une tranchée sinistre au seuil de sa vie.
Et la route elle-même était comme dominée par ce pouvoir indescriptible de la forêt ; les mousses grignotaient le tracé dessiné par l’homme et l'eau des pluies hivernales avait creusé partout de larges vasques. Ce chemin irrégulier rendait la progression de la jeune fille d'autant plus difficile qu'il la contraignait à regarder non autour – les formes et les ombres monstrueuses - mais devant elle. Et puis elle se sentait maladroite dans cette robe dont elle avait pourtant suivi la confection avec impatience et elle se disait que les larges pantalons qu'elle avait vu portés par les garçonnes dans La Gazette du Bon Ton auraient décidément mieux convenu à son aventure.
En cette après-midi ensoleillée, l'obscurité était presque complète sous les arbres. Et seuls les rais de lumière qui perçaient çà et là attestaient de la permanence d'une entité protectrice. Cette beauté matérialisée par le contraste naturel rendait vivant à ses yeux ce Dieu qu'elle vénérait autant par tradition que par ferveur adolescente. A ce spectacle comme devant les lueurs vacillantes des cierges de la chapelle Saint Joseph, elle était transportée par une force qui irradiait tout son être, enflammant son cœur avant de répandre un feu troublant dans ses veines.
Mais les caprices du temps effacèrent cette présence rassurante et la forêt redevint aussi inquiétante que l'océan qu'elle avait découvert quelques années plus tôt du haut des remparts de Saint-Malo.
Son père lui avait offert cette escapade pour son dixième anniversaire. Car il avait fallu peu de temps pour que l’inconnu terrifiant laisse place à André, le brave André, son père bien aimé.
- Tu verras comme c’est beau ! lui avait-il dit en la hissant dans le train en gare
de Montfort.
Monfort - Rennes puis Rennes - Saint-Malo. Tout un voyage. Sur le port, un pêcheur leur avait proposé une sorte de bref baptême de mer. Elle avait refusé, jolie peureuse entêtée. Il n'était pas question qu'elle s'aventure sur ces coquilles de noix. Elle serait terrienne à jamais. Cependant, elle avait insisté pour
plonger ses pieds dans le sable mouillé et attendre que la première vague vienne mordiller ses chevilles. Ce fut bien la morsure du froid qu'elle retint de ce premier contact qui ne pouvait
totalement la conquérir. Elle percevait d'ailleurs, devant cette immensité littéralement inhumaine, que nul ne pouvait être maître de cet élément redoutable. Elle se contentait donc de la terre
ferme et s'en trouvait fort bien. Pourtant, c'est ce même sentiment de vulnérabilité soudaine qui s'emparait d'elle à présent qu'elle était contrainte de traverser cette forêt au pas du
marcheur.
Elle aurait voulu chanter, affirmer sa voix dans ce théâtre hostile, mais les syllabes sautillantes s'évanouissaient dans sa bouche, demeuraient prisonnières dans cette tête lourde où elles résonnaient, amplifiées par la peur et rythmées par le gong qui frappait sa poitrine. Elle avait le sentiment de ne plus rien maîtriser, d'être peu à peu habitée par un monde inconnu ; elle était gagnée par le parfum profond des sous-bois, envahie par une humidité qui se transformait en moiteur au contact de sa peau, affaiblie par ces sensations troubles et sa marche appesantie par la bicyclette. On aurait dit que la sève des arbres vénérables tentaient de s'infiltrer dans son corps mais que ce dernier faisait front en déployant le contrepoison de la peur. Son pas n'avait cessé de s'accélérer tout au long du parcours et son souffle était devenu si intensément irrégulier qu'elle se sentait sur le point de défaillir ; mais c'est précisément à cet instant qu'elle aperçut le point lumineux qu'offrait la vaste clairière inondée de soleil au sortir du bois. La clairière et après la clairière, les premières habitations et la ville, sa ville.
Elle était sauvée.
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