Je suis en pleines retrouvailles.
Avec un auteur disparu en 1990.
Je viens en effet de renouer avec Alberto Moravia par la grâce des présents de fin d'année.
Retrouver Alberto Moravia c’est comme rencontrer un vieux professeur de français que l’on aurait admiré et qui se rappellerait un jour à notre mémoire à la faveur d’une lecture,
d’une citation.
La prose et l'univers mental de Moravia appartiennent à mes affinités électives de la première heure, à cette époque de mon enfance et de ma pré-adolescence où je lisais tout ce qui me
tombait sous la main, des poches usés de mes parents aux ouvrages pillés en bibliothèque en passant par les prêts des âmes charitables heureuses de satisfaire mon appétit.
Je me souviens avoir lu La désobéissance à l’arrière du carrosse familial en partance pour son séjour estival en terres transalpines. Une lecture indissociable des
cris de mes sœurs et de mes lamentations face à ma difficile tentative de retrait, d’isolement dans le monde que j’avais choisi. Indissociable aussi du spleen qui accompagnait cette traversée de
la France, cette vision d’un monde infini, multiple, volatile : toutes ces maisons, ces villes et ces gens entraperçus seulement (l’autoroute a finalement mis fin à cette pathologie !).
Ma seule consolation naissait justement de l’univers clos, connu du roman : cette cosmogonie à première vue maîtrisable me donnant presque les clefs pour décoder ce vaste monde
inconnu...
A y regarder de plus près aujourd'hui, je me rends compte que j'ai surtout lu les premi-res oeuvres de Moravia (Agostino, La belle romaine, L'amour conjugal, Le
Mépris...). Or en découvrant Les deux amis, ce roman inachevé retrouvé dans les vieux cartons du maître, c'est tout un monde engloutit dans mon passé de lectrice qui resurgit :
l'italie de l'après-guerre tout à la fois engluée dans sa dérive fasciste et tentée par la pulsion communiste, ses cercles d'intellectuels sans le sou figés dans l'inactivité politique et
torturés par la question de l'engagement, les hommes de Moravia : ces anti-héros travaillés par leurs désirs et une sexualité mal assumée.
Le ton est cruel, ironique et lucide. Mais la force de ce texte réside aussi dans le travail d'auteur perceptible grâce aux trois versions qui constituent ce roman : variations dans les choix
narratifs, dans le dessin des personnages, la perspective et le point de vue mettent à nu l'enjeu littéraire et personnel que présentait ce texte aux yeux de Moravia. C'est en cela un formidable
instrument de lecture de toute son oeuvre.
1er incipit (version A) :"La femme, une veuve, habitait seule dans son petit appartement et Maurizio allait la retrouver surtout le soir..."
2ème incipit
(version B) : "Cet hiver-là, Sergio s'était lié d'amitié avec un jeune homme de son âge, nommé Maurizio"
3ème incipit (version C) : Dés la fin de la guerre, il s'est produit deux événements importants dans ma vie".
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