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Jeudi 10 avril 2008

 


«  Quiconque a connu l’aventure de doubler le cap des trente ans, sait combien il a été fatigant, âpre et excitant d’escalader la montagne qui des pentes de l’enfance monte jusqu’à la cime de la jeunesse, et combien a été rapide, comme une chute d’eau, un vol géométrique d’ailes dans la lumière, quelques instants et…hier j’avais les joues fraîches des vingt ans, aujourd’hui – en une nuit ? – les trois doigts du temps m’ont effleurée, préavis du petit espace qui reste et de la perspective finale qui attend inexorablement… Première, mensongère terreur des trente ans. »

L’art de la joie, Goliarda Sapienza
(Chez Viviane Hamy, paru depuis peu en édition Pocket)

 Mardi soir, j’entamai la troisième partie de la  grande fresque romanesque écrite dans les années soixante-dix (mais publiée en 1996 seulement) par Goliarda Sapienza : L’arte della gioia.
Je me sentais déjà définitivement attachée à son héroïne, Modesta, merveilleuse incarnation féministe, force solaire à la liberté sans pareil. Mais à la lecture de ces mots, je me sentis soudain plus encore : sœur de peine de Modesta, comme elle effleurée –non griffée – par les doigts du temps.


Trente ans ? J’en ai 34.
Tournant d'une vie de femme?
Avec les années, une main s'immisce et -redoutable - joue avec le visage : creuse ici, ternit là, impose un décalage entre ce que l'on croit être et ce que l'on donne à voir.
Balzac a décrit cette sarabande de la jeunesse qui s’enfuit, alors qu'on sent encore, de temps à autre, cette force en soi pour lui appartenir : La femme de trente ans.
Tout était dit dès le titre.
Trente ans. Age cruel des transitions plus ou moins admises.
Je me souviens de ces paroles d’une actrice: on met trente ans à s’accepter et c’est au moment où enfin, on commence à se plaire, que commence le déclin !
Actrices. Elles sont les premières à s'effondrer devant cette attaque cynique et à préfèrer le masque au reflet décrépi des fantasmes que, jeunes alors, elles ont inspirés.
Et c'est ainsi que depuis ce mardi soir, comme frappée par un sortilège, je ne peux échapper à Pierre de Ronsard ; il brandit une vieille édentée et un miroir ébréché, en riant à gorge déployée : Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle…
Mais il y a, pour me sauver, la grâce de celles qui résistent avec d'autres armes.
Telle Goliarda, cette auteure qui pendant près de "trente ans" a apporté souffle et chair à Modesta, et  qui en cultivant l'art de la joie, en conjugant vivre et aimer avec esprit, donne un charme sans faille à tous les âges de l'être femme.

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Interlignes
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Mardi 5 février 2008
ernaux.jpg

     Je veux lire le dernier roman d’Annie Ernaux.

     Une « autobiographie impersonnelle » intitulée Les années.

Ne serait-ce que par attrait pour le dessein subtil revendiqué par cet auteur de « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Ne serait-ce encore pour  contrebalancer ma déception à la lecture d’une œuvre qui a priori poursuit le même but, celle du dernier Modiano : Dans le café de la jeunesse de la jeunesse perdue.

     Sorte de poursuite polyphonique de lieux et de personnes à jamais disparus, recherche trop empreinte à mon goût de morbidité avant même d’ailleurs que la mort n'ait eu droit de cité ; ce roman de Patrick Modiano installe indéniablement une idée de perte, d’absence, de néant mais sans suggérer son pendant nécessaire : l’impression de rencontre, de présence, de plein qui anime toute vie humaine. Ainsi, à simple titre d’exemple on croise des dizaines de noms propres tout en  sillonnant un Paris qui semble vide ! Ce n’est pas un argument littéraire mais je n’ai pas été touchée ; je suis restée dans une espèce de « zone neutre » de la lecture. Extérieure ; étrangère à l'intention de l'auteur..

      Comme Patrick Modiano, Annie Ernaux  a placé la mélancolie au cœur de son projet romanesque mais selon ses propres mots : « Ce ne sera pas un travail de remémoration tel qu’on l’entend généralement, visant à la mise en récit d’une vie, à une explication de soi. Elle (l’écrivain) ne regardera en elle-même que pour y retrouver le monde, la mémoire et l’imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité… ». Tandis que Patrick Modiano a figuré par son style même le vide et la disparition, Annie Ernaux entend (fidèle en cela au Temps retrouvé proustien) retrouver quelque chose de ce temps « où l’on ne sera plus jamais ». C’est dans cette nuance, cette sensibilité particulière au temps et au monde, que cet écrivain trouve les mots qui me parlent.

Sensibilité…

Je ne voudrais pas réduire mon élection à cette question du sensible, encore moins bien sûr à une opposition entre une vision d’homme et une approche de femme. ( Je sens d’ici les crispations que mes propos vont susciter…)  Mais je suis bien obligée de constater que depuis une dizaine d’années les auteurs qui m’ont marquée, sont presque tous des femmes.

Je vais forcément en oublier mais Virginia Woolf a ouvert la voie à des écrivaines au style aussi différent que celui de Nancy Huston, Sylvie Germain, Annie Ernaux ou encore Joyce Carol Oates.

Je viens aussi de découvrir le magnifique travail romanesque d’Anna Enquist avec Le Retour, roman dans lequel l’auteur adopte le point de vue d’Elizabeth Cook, l'épouse du célèbre aventurier anglais.

Autant de révélations qui ont fait mon bonheur de lectrice et que je salue comme une revanche artistique des femmes après des siècles de quasi silence imposé.

Une autre manière de célébrer l’émancipation née des mots de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme… »

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Biffures chroniques
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Mardi 15 janvier 2008

moravia.jpg

Je suis en pleines retrouvailles.
Avec un auteur disparu en 1990. 
Je viens en effet de renouer avec Alberto Moravia par la grâce des présents de fin d'année.

Retrouver Alberto Moravia c’est comme rencontrer un vieux professeur de français que l’on aurait admiré et qui se rappellerait un jour à notre mémoire à la faveur d’une lecture, d’une citation. 
La prose et l'univers mental  de Moravia appartiennent à mes affinités électives de la première heure, à cette époque de mon enfance et de ma pré-adolescence où je lisais tout ce qui me tombait sous la main, des poches usés de mes parents aux ouvrages pillés en bibliothèque en passant par les prêts des âmes charitables heureuses de satisfaire mon appétit.

Je me souviens avoir lu La désobéissance à l’arrière du carrosse familial en partance pour son séjour estival en terres transalpines. Une lecture indissociable des cris de mes sœurs et de mes lamentations face à ma difficile tentative de retrait, d’isolement dans le monde que j’avais choisi. Indissociable aussi du spleen qui accompagnait cette traversée de la France, cette vision d’un monde infini, multiple, volatile : toutes ces maisons, ces villes et ces gens entraperçus seulement (l’autoroute a finalement mis fin à cette pathologie !).  Ma seule consolation naissait justement de l’univers clos, connu du roman : cette cosmogonie à première vue maîtrisable me donnant presque les clefs pour décoder ce vaste monde inconnu...
A y regarder de plus près aujourd'hui, je me rends compte que j'ai surtout lu les premi-res oeuvres de Moravia (Agostino, La belle romaine, L'amour conjugal, Le Mépris...). Or en découvrant Les deux amis, ce roman inachevé retrouvé dans les vieux cartons du maître, c'est tout un monde engloutit dans mon passé de lectrice qui resurgit : l'italie de l'après-guerre tout à la fois engluée dans sa dérive fasciste et tentée par la pulsion communiste, ses cercles d'intellectuels sans le sou figés dans l'inactivité politique et torturés par la question de l'engagement, les hommes de Moravia : ces anti-héros travaillés par leurs désirs et une sexualité mal assumée. 
Le ton est cruel, ironique et lucide. Mais la force de ce texte réside aussi dans le travail d'auteur perceptible grâce aux trois versions qui constituent ce roman : variations dans les choix narratifs, dans le dessin des personnages, la perspective et le point de vue mettent à nu l'enjeu littéraire et personnel que présentait ce texte aux yeux de Moravia. C'est en cela un formidable instrument de lecture de toute son oeuvre.

1er incipit (version A) :"La femme, une veuve, habitait seule dans son petit appartement et Maurizio allait la retrouver surtout le soir..."
2ème incipit (version B) : "Cet hiver-là, Sergio s'était lié d'amitié avec un jeune homme de son âge, nommé Maurizio"
3ème incipit (version C) : Dés la fin de la guerre, il s'est produit deux événements importants dans ma vie".

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Sur l'étagère de mon mur
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Lundi 7 janvier 2008

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J’ai ressorti la boule à facettes.

Je l’ai posée dans l’encadrement de ma fenêtre sur rue, derrière mon écran avec vue sur l’autre monde.

Elle miroite à nouveau en ce début d’après-midi ensoleillé.

Voici deux semaines que la maison n’a pu connaître cette torpeur, ce silence que je chéris autant que la rumeur de ceux que j’aime.

Je goûte ce plaisir (im)parfait de ne –presque- rien faire, oscillant entre mélancolie de jeu et esprit de projet.

J’ai pensé ne plus écrire sur ces pages, jouer les « à quoi bon ? » et puis j’ai lu –à nouveau- certains de ceux qui m’honorent de leur visite et l’envie est revenue, comme la faim revient même après les festins, comme la soif aussi, même si l’on a trop bu.

De bulles en bulles, de billets en billets, de bals en ballets. Je cherche les effets, bénis ce désœuvrement des heures qui viennent.

J’entends d’ici les âmes gentiment railleuses qui me moqueront d’avoir trop dansé et d’être aujourd’hui un peu triste et lasse, assez pour valser entre le « oui » et le « peut-être » et pour m’amuser des miroirs à facettes.

Mais je ne suis pas d’humeur rieuse. La boule est une pose.

Je pense au Rivage, au Château de M. Gracq.

« Au milieu même de la longue nuit de décembre, par les escaliers déserts, par les salles désertes, aux flambeaux éteints, aux flambeaux renversés, il quitta le château sous l’habit du voyageur. »

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Biffures chroniques
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Mardi 20 novembre 2007
Auberge-angegardienR.gifJ'avais oublié l'épisode zéro de mon historique à la russe ! Je le mentionne ici car il pourrait rappeler des souvenirs à certains d'entre vous.
Cet épisode zéro correspond à mon entrée dans l'univers des mots. Une entrée que je pourrais qualifier de tonitruante puisqu'elle fut personnifiée par le gargantuesque Général Dourakine
L'auberge de l'ange-gardien et Le général Dourakine représentent les premiers vrais livres de mon apprentissage littéraire ; ils m'avaient été offerts dans une édition identique à celle de la parution originelle, la version rouge et or. 
Cet incontournable de la Contesse de Ségur m' a offert mon  premier voyage en russie ; un pays où - je l'appris alors - on déjeune de "Kalatch", on voyage en "téléga", on porte une "touloupe" par grand froid. Un pays aussi, où l'on donne sans vergogne du "Knout" aux paysans. Tout un monde. Archaïque sans doute. Et nostalgique, comme l'était la comtesse.
par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Interlignes
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Jeudi 25 octobre 2007
Mma-Ramotswe.jpg

Connaissez-vous Precious Ramotswe ? Non ??!! Il s’agit pourtant de la première femme détective privée du Botswana, et peut-être même d’Afrique !

On ne peut plus longtemps méconnaître une femme d’une telle valeur.

Precious la bien nommée, appelée aussi Mma Ramotswe, est de celles qui multiplient les qualités humaines : généreuse, pleine de bon sens, fière de son pays ; chacune de ses actions semble une tentative de définition du mot « fraternité ».

Oh ! N’allez pas croire que cette Mma est une sainte ; ce ne serait pas drôle ! Elle est juste une femme au grand cœur qui vit sa fonction de « 1ère femme détective du Botswana » comme un sacerdoce, un moyen de faire le bien, de voir triompher la justice autour d’elle. Elle ne se délecte pas  pour autant de moralisme à longueur de journées. Mma, la quarantaine finissante et la corpulence d’une africaine traditionnelle, sait faire rimer enquête, soupçons et suspens avec humour et légèreté.

C’est que cette noble femme sort tout droit de la plume d’un anglais qui sait doser la bonne humeur avec subtilité. On doit en effet cette héroïne sans égal à Alexander Mc Call Smith, un professeur de droit médical qui enseigne à l’Université d’Edimbourg (Ecosse) et qui a vécu de nombreuses années au Bostwana. Marqué par cette expérience, Alexander MC Call Smith est parvenu à créer un personnage très attachant et à présenter une vision de l’Afrique pleine d’affection, sans jamais tomber jamais dans un angélisme de mauvais aloi.

Epaulée par son assistante aux larges lunettes et aux souliers verts, la très respectable Mma Makutsi, Precious Ramotswe fait face aux affaires qui lui sont présentées avec un souci de justice lumineux et chaleureux. On sourit beaucoup tout au long de la lecture, des remarques de Mma et du regard qu’elle sait poser sur ses condisciples et sur elle-même. Il faut l’entendre évoquer ses problèmes de constipation ou encore rendre hommage à « sa constitution d’Africaine traditionnelle, à mille lieues de ces horribles créatures maigres comme des clous que l’on [voit] dans les publicités. »

Mma est une détective mais ses enquêtes ne relèvent en rien du polar et ne parviendraient pas à nourrir un thriller hollywoodien : pas de courses-poursuites ni d’armes à feu dans l’univers de cette drôle de dame mais un vrai sens moral qui commande chacune de ses démarches. Precious œuvre pour son pays, dans le respect des valeurs de l’Afrique et en mémoire de son vénérable père. Son naturel altruiste la tourne toujours vers les plus pauvres, les plus faibles, les démunis de l’amour, sans jamais que cet élan du coeur ne se surcharge de pathos.

Elle sait aussi exercer son esprit critique car elle observe avec lucidité les problèmes du continent africain, et les troubles qu’il connaît ne sont pas occultés : sida, pauvreté, femmes battues ou abandonnées avec des livrées d’enfants, politiciens corrompus...

 

Rien ne pouvait laisser supposer le succès de Precious car l’auteur a d’abord été publié par un éditeur très confidentiel mais le bouche-à-oreille a bien fonctionné et cinq millions d’exemplaires des aventures de Mma Ramotswe ont été vendus dans le monde à ce jour.
Traduits en 34 langues, les romans ont paru en France dans la collection 10-18 (Les grands détectives).

Il semblerait en outre qu’Anthony Minghella adapte au cinéma la première enquête de Mma Ramotswe.

Mieux encore, au Botswana, une agence de voyage a lancé un circuit de visites à Mochudi, ville natale de Mma Ramotswe ainsi que de sa maison sur la route de Zébra à Gaborone.

Qui a dit que Mma Ramotswe était un personnage de fiction ?

Courrez la rencontrer ! En quelques heures, vous vous convertirez au thé rouge !

 

 

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Biffures chroniques
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Lundi 22 octobre 2007

2848760346.jpg
J’ai vu quelqu’un marcher sur le toit.
A l’heure où les volets se ferment.

Entre chien et loup peut-être. Ou plus tard, quand la nuit était vraiment là.

Entre chien et loup.

Petite, cette expression me fascinait, convoquait deux gueules ouvertes : incisives et canines dehors.

Un surgissement effrayant, entre le domestique et le sauvage, qui vibrait en moi comme un grognement féroce lorsque nous rentrions à cette heure mystérieuse, dans la voiture familiale : le chien à gauche, le loup à droite aveuglés et menaçants, dans les phares de l’auto.

Peur dévorante. Mais presque délicieuse alors, puisque la peur était encore un jeu.

Peur sans objet car jamais le rebondissement attendu -redouté mais attendu- ne prit forme et vie.

Quelle que fut l’heure, la voiture regagnait immanquablement le sous-sol de la maison blanche au toit noir. La porte était bientôt close. Nous étions à l’abri. 
Je n’aurais jamais remis le nez dehors. Et j’évitais tous les coins sombres où – chacun le sait- le silence est illusoire.

Mais ce soir,

 j’ai vu quelqu’un marcher sur le toit.

Sur ce toit plat de zinc miroitant sous la lune.

A l’heure où mon bras tremblant clôt les larges volets blancs.

Ai-je vu quelqu’un sur le toit ?

Dans la pâleur du ciel nocturne.

Etrange silhouette sombre. Apprenti équilibriste. Présence sans visage et sans voix.

J’ai frissonné –forcément- et sursauté –bien sûr-, imperceptiblement.

Sous le coup du froid, de l’humide, du ténébreux.

J’ai vu quelqu’un sur le toit.
Envoûtement maléfique.

Et j’ai regagné la lumière, j’ai rejoint l’écho coloré de la vie.

Avec cette ombre en moi, ce tressaillement de l’angoisse accroché au corps, rivé à l’esprit.

Ce n’est pas ma première vision. Simple dérive coutumière de l’imagination. Ou nouvelle cohabitation ? Avec les fantômes.

Ou encore, simple pouvoir de la littérature ?

Il est des romans qui vous poursuivent, surtout entre chien et loup. 
Celui que je lis ces jours-ci- ces nuits-aussi- est de ceux-là.

Le roman d’une équilibriste  talentueuse – l'américaine Joyce Carol Oates – qui avance sur la page avec une plume pour balancier et des maux pour lest.

Et des mots, qu’elle fait osciller entre douceur et violence, élan de vie et pulsion de mort. Eros et thanatos omniprésents, n’épargnent aucun des personnages qu’elle manipule, bouscule, annule parfois dans le grand bouillonnement des Chutes. 
5638-couple-at-niagara-520.jpgCar les chutes du Niagara sont ici plus qu'un décor, elles dictent par leur puissance hypnotique un parcours aux hommes qui osent s'en approcher. Un parcours dévastateur ou sacrificiel qui donne chair aux maux de l'Amérique de l'expansion industrielle. 
Romancière démiurgique à l’égal des classiques, Joyce Carol Oates sait faire entendre sa petite musique - une voix qui s'insinue tel un poison- sous couvert d’une saga, d'une fresque familiale, qui ne peut être que noire.


Ce soir, c’est sûr, j’ai vu quelqu’un marcher sur le toit.

Reginald Burnaby,

Suspendu à sa corde raide,

Bravant les forces de la Nature

et offrant à cette reine sa carcasse.
Et à la suite de l'aïeul : Dirk Burnaby, Chandler, Royall, Juliet. Les Damnés.

J'ai vu quelqu'un marcher sur le toit.
Par le seul pouvoir de la littérature.
Car certains personnages de roman ont plus de réalité que les vivants.
 

par Auteur(e) publié dans : Littérature communauté : Interlignes
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Vendredi 28 septembre 2007

a-l-abri-de-rien.jpgMarie est mariée, mère de deux enfants ; elle vit dans un pavillon aux abords d’une ville du nord. Chaque jour, elle erre dans cette maison qu’elle ne sait pas habiter. Elle dérive peu à peu, à la surface de la dépression. Elle croise d’autres silhouettes errantes, ces réfugiés sans toit, qu’on appelle les « Kosovars ». Puis un jour, sans savoir pourquoi, elle entre dans la tente de la Croix-Rouge qui accueille ces hommes le temps d’un repas chaud et se joint aux bénévoles. A partir de ce jour, elle s’engage corps et âme pour ces êtres qui ont quitté leur pays au prix d’efforts sans nom et qui attendent en vain un ailleurs rêvé. Pendant des semaines, cette femme qui ne sait plus vivre, met tout en œuvre – au mépris des dangers-  pour les aider à survivre.

 

Avec cette histoire à la fois singulière et collective, Olivier Adam, jeune auteur reconnu et récemment retenu dans la sélection Goncourt, offre un roman qui réussit à traiter un drame d’actualité tout en observant ce qui, au-delà de celui-ci, fonde l’humain. 
En effet, le roman n’est pas réductible à la question des émigrés clandestins même si l’auteur affiche une position claire par rapport à celui-ci : celle de l’homme révolté par la violence infligée à ces hommes qui ont choisi de partir. L’intérêt réside dans le questionnement individuel mis en œuvre sur la place de l’individu dans le monde, sur ce qui fonde son enracinement, et plus encore, son déracinement. Il superpose dans son récit l’éloignement physique, celui de ces hommes qui fuient un pays pour un autre et l’éloignement intérieur : Marie, le personnage principal, est une égarée dans son univers quotidien. Sans quitter son territoire, cette petite ville du nord de la France froide et trempée, elle passe alors la frontière, la frontière des habitudes, des renoncements, des convenances, au risque de passer la frontière des vivants. Elle se détourne des limites quotidiennes : le manque d’argent, la mesquinerie coutumière, le poids des choix passés, pour toucher La Limite : la mer –horizon d’espoir et de douleur-, l’amour –fraternel et impossible-, la mort – à peine retardée- de l’autre et d’elle-même. Elle n’est pas héroïque mais héroïne au sens plein, personnage complexe, tout en failles, qui trouve sa grandeur dans une action qui est oubli de soi, le dos tourné à la raison. Rageuse et douce dans son combat de chaque jour, fragile et forte sous les coups qu’elle reçoit, bouleversante dans son obstination à donner à ceux qui n’ont rien -elle qui a si peu - Marie est le personnage qui permet de sonder le degré d’étrangeté qu’un être peut avoir face au monde et à l’existence.

 A l’abri de rien sonne en outre comme un rappel nécessaire à l’oreille des citoyens européens. Sans discours, sans surcharge documentaire et sans démagogie, l’auteur nous interpelle : nous qui avons tout, qu’avons-nous ?  Le sentiment de vacuité qui tourmente Marie avant son engagement dans cette cause humaine est inversement proportionnel au trop-plein lié à la société de consommation. Olivier Adam excelle à figurer ce gavage sensoriel qui ôte tout appétit. Il dresse l’inventaire des enseignes qui bouchent l’horizon de cette femme, au sortir de son lotissement : « Go Sport Conforama  Norauto, Kiabi Maisons du Monde Halle aux Chaussures… ». Il déverse pour nous le contenu du caddie hebdomadaire : « sa bouteille de pastis ses paquets de pâtes, ses cuisses de poulet ses côtes de veau ses bières… ». Tout s’accumule et s’annule, y compris les virgules, qui, souvent absentes, figurent l’engloutissement autant que le vide. Les objets de consommation courante ont perdu leur sens dans la vie de Marie : « le paquet de céréales éventré les fourchettes les couteaux les cuillers, les biscuits la bouteille de lait » ; ils retrouvent une signification dans le don.

Pourtant, Olivier Adam dessine le portrait d’une femme qui fait l’expérience de la perte : perte de l’appétit, du sommeil, des repères temporels, perte des siens, de la conscience qu’elle a d’elle-même. Mais paradoxalement, c’est à travers cette perte qu’elle découvre le don, l’autre, l’essentielle humanité. A défaut de casser les murs censés la protéger, elle lâche les liens qui l’unissent à son mari, à ses enfants, à sa mère, pour apprendre d'autres liens : l’amitié, la solidarité, sous une tente de réfugiés que les autorités peuvent à tout moment décider de démonter. Elle prend tous les risques, ose les efforts sans lendemain ; elle côtoie la bêtise, la violence et s’approche peu à peu – fragile entêtée  - des rives de la folie.

 

Roman marquant de cette rentrée littéraire, A l’abri de rien, offre un portrait sensible, loin de tout pathos de cette femme qui croit pouvoir porter ce que d’autres appellent « la misère du monde ».

On peut reprocher à l’auteur,  en particulier au début de la lecture un décalage entre l'environnement de Marie - sordide dans sa banalité- et son niveau de langue, en particulier dans son dialogue intérieur. Mais il faut reconnaître qu’au fil du roman, ce sentiment s’estompe, qu’Olivier Adam crée les outils d’une rencontre entre le lecteur et ce personnage, en particulier grâce aux passages très réussis sur l’adolescence de cette femme.

Le lecteur peut ainsi osciller entre identification, attachement ou rejet mais l’indifférence est impossible. Marie –la bien nommée ?- rappelle que les abris sont fragiles, qu’on ne gagne rien à fermer les yeux et que la cause humaine est l’affaire de tous.

 

 

Olivier Adam a 33 ans. Il est l’auteur entre autres de Je vais bien, ne t’en fais pas (édité chez La Dilettante en 2000 et adapté avec succès au cinéma), A l’ouest (L’Olivier, 2001), Poids léger (L’Olivier, 2002), Passer l’hiver (L’Olivier, 2005), Falaises (L’Olivier, 2004).

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  • : Femme (im)parfaite mode d'emploi
  • femme-im-parfaite-mode-d-emploi
  • : culture littérature Société Cinéma Femme societe
  • : Les trentenaires sont sous le prisme des médias ; on ne compte plus les comédies racontant les heurs et malheurs de ces vieux ados cherchant vainement leur inscription dans le monde. J'ai donc décidé d'apporter ma pierre à la construction de cet édifice vacillant : l'identité d'une trentenaire. Sans miroir déformant, j'y déposerai des reflets de mon MOI (im)parfait, j'y livrerai quelques conseils pour une vie dorée, j'y ferai entendre l'écho de mon petit monde, version sucrée ou salée.
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