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Mercredi 30 avril 2008

 

 
 

Il y a quinze ans, jeune fille en fleur endeuillée par les tumultes post-adolescents, j’écrivais :

On continue de vivre parce que bêtement vient le printemps et sa nature presque exemplaire, le mirage des nourritures terrestres, et puis parce que demeure –dans une perception confuse-  la pérennité des choses naturelles, le rythme immuable des saisons, le bonheur d’arpenter les sentiers jaunis de primevères, de revisiter tous les mots jolis hérités des livres. 

 

Cette année encore, j’ai craint de la manquer- cette éclosion parfaite : la blanche  floraison de l’arbre-.

A s’éloigner du cerisier à l’approche de mai, on s’en remet au hasard et on prend le risque de rompre une promesse.

Celle d’une rencontre annuelle avec la beauté*.

L’an passé déjà, le vent avait eu raison des pétales délicats et j’avais retrouvé un arbre aux branches misérablement clairsemées, face baissée sur un voile marial abandonné à la terre.

Mais ma ferveur a été récompensée : le cerisier m’est fidèle ; depuis quelques jours,  il  se dresse, plus fier que jamais, paré de vert et de blanc. Orgueil de ma «primavera ». Je lui adresse ma reconnaissance d’un regard comblé.

 

Double reconnaissance puisque le cerisier m’a replongé dans Cahier de verdure.

 "Il paraît qu'on n'a plus le droit d'employer le mot beauté*. C'est vrai qu'il est terriblement usé. Je connais bien la chose, pourtant. N'empêche que ce jugement sur des arbres est étrange, quand on y pense. Pour moi, qui décidément ne comprends pas qrand-chose au monde, j'en viens à me demander si la chose "la plus belle", ressentie instinctivement comme telle, n'est pas la chose la plus proche du secret du monde, la traduction la plus fidèle du message qu'on croirait parfois lancé dans l'air jusqu'à nous; ou, si l'on veut, l'ouverture la plus juste qur ce qui ne peut être saisi autrement, sur cette sorte d'espace où l'on ne peut entrer mais qu'elle dévoile un instant. Si ce n'était pas quelque chose comme cela, nous serions bien fous de nous y laisser prendre."
                                                                                          Philippe Jaccottet

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Lundi 3 mars 2008

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L’hiver et cet autre côté des Alpes.

 

Cet envers qui martèle le cœur.

Face ouest enneigée

Où des skis creusent le sillon

Du temps qui glisse

Et perpétue le geste.

 

L’hiver, cet autre port,

dressé

Vers l’espace clos et infini

Des monts à gravir.

 

Havre nouveau

Où la peau s’essaie à la froidure ;

Muscles raidis par l’effort,

Tendus vers les cimes,

Grisés d’embrasser le vide,

De maîtriser la chute,

D’apprivoiser ce qui s’endure.

 

Ame apaisée,

Diluée dans la mer de glace,

Lavée dans le grand blanc

Essorée dans la pente.

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Conscience effritée

pensée en vacances.

 

L’heure venue,

Atteindre l’absolu de la fatigue,

Cette faveur d’un ciel moutonneux.


Voler
Au-dessus de tout,

En équilibre fiévreux,

Loin des verts, des bruns,

De ce qui engendre, de ce qui nourrit

Mais l’infini à emporter.

 IMGP2347.JPG


Alors rentrer.

Regagner le pré du bois,

Se murer dans les planches jointes du sapin

Doré à la bougie

D'une fin du jour.

 

Attiser la flamme à demeure

Dans le poêle du temps continu.

 

S’allonger sur un matelas de feuilles

Pour y abandonner les murmures d’un aïeul

Errants entre les pierres d’un torrent.


Puis,

S’enivrer du vin de l’ailleurs,

En abreuver ceux qu’on aime,

Jusqu’à plus soif,

Jusqu’à périr par le blanc

Dans cette vallée des larmes

Qui se voulait refuge.

 

 

 

 

 

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Lundi 18 février 2008

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Pap’lou et mam’lou se disputent

Papa crie

Maman pleure

Heurts

J’aurai ta peau

J’la vendrai au chasseur

P’tit lou a peur

Il a mal au cœur

Il pend ses pieds à son cou

Mais reste planté comme un clou

Derrière la porte

Où pleuvent les coups

Pou

Hibou caillou

Plaies saignantes aux genoux

Dir’qu’ils disaient mon p’tit chou

Mon bijou

Not’loup à nous.

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Vendredi 1 février 2008
14375_rizamerdvd-copie-1.jpg
Adieu, demain, brumes, brouillards, flous et évanescence. 
Ce n'est qu'un état transitoire.

Entre volutes et vapeurs d'eau.
Un bain de jouvence après les douches froides et les riz amers.
Une partition dans les reflets d'un torrent.
A une oreille d'un orage qui gronde
et qui se change en murmure de pluie fine,
à peine audible bientôt,
ni même sensible, 
en ce prochain matin
attablé aux nouvelles.
Les mains sur le bois dur
et la coupe aux lèvres
vide
blanche
à peine ébréchée.
Légère.

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Lundi 7 janvier 2008

td-a-lavoir-50.jpgLe seau était terriblement difficile à manier au petit matin. Les Derqué occupaient un appartement au dessus du bar et chaque jour il fallait descendre les eaux usées et  tirer l'eau dans la cour pour la toilette et la vaisselle.

Jane était de toutes les corvées d'eau mais la première de la journée était de loin la plus pénible, en particulier les jours d'hiver pluvieux où il fallait prendre garde de ne pas glisser sur les pavés disjoints.

Au printemps, cette tâche prenait  un tour plus agréable. L'immeuble encore silencieux offrait à la jeune fille des instants de calme bénis. Elle descendait nus pieds l'escalier de bois vermoulus et  marchait jusqu'à la pompe en écoutant les oiseaux et en humant le parfum sourd du sol humidifié par la proximité du Garun. Elle était déjà partiellement envahie par le froid lorsqu'il fallait remonter le seau plein et elle achevait d'être transpercée par celui-ci lorsque remplissant la cuvette, elle éclaboussait largement sa longue chemise de nuit. Mais c'était précisément cette maladresse quotidienne presque préméditée qui sonnait le début de la journée et elle avait l'impression que sans ce rituel, la vie n'aurait pas repris ses droits. Elle était celle qui ouvrait le jour et sa toilette terminée, habillée de frais, le café prêt pour ses parents, elle descendait ouvrir le bar.

Fortuné Guénic, le facteur, était toujours là à l'attendre ; il ne commençait jamais sa tournée sans son petit noir. Puis arrivait Louis Guénel l'épicier qui commençait sa journée de travail en abandonnant l'échoppe à son épouse Lise.

Avec le temps, Louis était devenu le meilleur allié d'André, ils étaient partis ensemble la fleur au fusil ; ils étaient revenus ensemble l’esprit ravagé et partageait désormais la même passion du muscadet frais. A cette heure cependant, Louis se contentait du café que préparait Jane et de la lecture de l'Ouest éclair. Il était le meilleur colporteur qui soit des nouvelles du coin et il se livrait à une libre interprétation des informations qui ne manquait pas de piquant.

Puis venait Marcel Groussié, le coiffeur-barbier qui ne s'attardait jamais plus de cinq minutes devant sa tasse avant de courir ouvrir sa boutique. Enfin se joignaient à eux des ouvriers, des manœuvres plus ou moins de passage qui trouvaient là un petit remontant pour commencer la journée.

C'était ainsi chaque matin mais cette répétition ritualisée était encore plus vive ce lundi.

Il s’était passé beaucoup de choses depuis l’aventure des œufs du mardi précédent et Jane sentait sourdre en elle une angoisse qu’elle ne parvenait ni à comprendre ni à dominer.

- Vous avez rudement bien chanté samedi ! lui lança gentiment Fortuné en entrant.

- Vous y étiez !s'étonna Jane.

- Pour sûr, je manquerais ça pour rien au monde, répondit-il en souriant.

Le théâtre et le spectacle des « jolies sisters ». La robe bicolore et le chapeau à fleur ivoire…

On peut dire qu'elle s'étaient surpassées à la soirée du patronage et qu'elles avaient remporté un vif succès en entonnant La ronde des heures : "…Dans une ronde éternelle, les heures tournent jour et nuit ; On veut saisir la plus belle, et déjà la plus belle a fui…" Qui sait ? N’avaient-elles pas fait pleurer la foule de spectateurs en chantant Les roses blanches de Berthe Sylva ?

Mais le bonheur que lui avait procuré cette soirée avait été dissipé par la présence de Francis à la sortie du théâtre. Francis, son voisin, son ami d’enfance.

Le jeune homme n'était présent à Montfort qu'un samedi par mois ; le reste du temps, il demeurait à l'internat du lycée de Rennes où il avait eu la chance d'entrer grâce à une bourse au mérite. Francis était le fils de Fortuné ; c'était un garçon sensible, intelligent ; trop sans doute pour Jane qui n'éprouvait plus à être en sa compagnie le même plaisir qu'autrefois. Enfants, ils avaient couru par monts et par vaux avec Mireille, du prieuré de Saint-Lazare au verger du père Jean, de la lisière de la forêt aux bords de la Meu, mais peu à peu c'est comme si Francis s'était détaché de Montfort ; distingué par l'instituteur, il poursuivait maintenant de brillantes études et faisait la fierté de ses parents. Jane était désormais mal à l'aise à ses côtés ; elle n'arrivait plus à lui parler normalement et à croiser son regard sans gêne.

Ce samedi, Francis l'avait donc attendue à la sortie et l'avait priée de lui consacrer quelques minutes en tête à tête.

- Jane, ce que j'ai à te dire est difficile alors je n'irai pas par quatre chemins. J'ai bien réfléchi ; je n'ai pas encore de situation mais je n'aurai pas de mal à entrer dans l'administration ; dans moins de deux ans, je suis assuré d’avoir une honorable situation ; mes parents veulent mon bonheur, ils savent combien j'ai toujours tenu à toi. Tes parents me connaissent depuis le berceau… Crois-tu que tu pourrais songer à unir ta vie à la mienne ?

Jane crut qu'elle allait défaillir ; elle était complètement abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre : cette gêne croissante entre eux, ce malaise qui avait peu à peu mis fin aux jeux innocents de l’enfance…C'était donc de l'amour! Non, elle n'y croyait pas ; elle ne pouvait pas s'être autant aveuglé. Bien sûr, ils avaient vécu dans une certaine promiscuité mais Francis n'avait jamais été qu'un mari pour jouer et non l'amoureux inavoué qu'on observe à la dérobée aux travers des grilles de l'école des garçons. Elle s'attendait si peu à ce qu’il lui pose cette question qu'elle partit soudain d'un rire nerveux.

-J'espérais que tu serais plus indulgente, dit-il en baissant les yeux.

Elle eut honte soudain en repensant au garçonnet  trop grand et trop mince, embarrassé de son propre corps, le garçonnet toujours prêt à l'aider dans son travail, à l'école et à la maison, le garçonnet si habile à inventer des histoires ou à faire revivre la légende de la cane qu'évoque Chateaubriand dans ses Mémoires.

Elle eut honte car sans amour pour le camarade de jeux, elle se montrait incapable de tendresse amicale pour le jeune homme timide. Elle fut ébranlée par la sécheresse de cœur qu'elle manifestait en cet instant déterminant pour Francis. Que valait-elle, la Jane serveuse au bar du pont pour oser se moquer de lui, lui qui était l'humilité et l'honnêteté incarnées.

- Pardonne-moi… Ce spectacle…La fatigue…

Le visage du jeune homme demeurait d’une pâleur accablante.

- Je ne voudrais pas te donner de faux espoirs… Nous sommes de bons amis…, murmura Jane.

Elle était maintenant au bord des larmes. Elle trouvait tellement injuste qu'un amour aussi sincère ne fût payé de retour.

- Écoute, lui dit-elle, attendons ton prochain retour à Montfort ; je te donnerai une réponse définitive. J'ai besoin d'y réfléchir un peu.

Il la regarda ; une petite lueur venait de s'allumer dans ses grands yeux gris.

- Merci, dit-il d'une voix étonnamment grave. Il prit une de ses mains, la serra pendant un temps qui lui parut interminable et la quitta.

 

Depuis le lever, Jane était plongée dans le souvenir de cette conversation et celle-ci éveillait en elle des sentiments à tel point contradictoires qu'elle n'était même plus très sûre de ne pas vouloir épouser Francis.

- Jane ! Tu fais bouillir le café ! A quoi penses-tu !

Adrienne venait d'entrer dans la petite salle aux murs bleu ardoise.

- Bonjour messieurs, excusez ma fille, elle passe son temps à rêver.

-Bah ! C’est de son âge ! Avança Fortuné ; « Quand on est deux… » Entonna-t-il avec une gaieté que Jane seule aurait pu expliquer.

-Peut-être, mais y a le dimanche pour ça ! répliqua Adrienne d'un ton sans appel.

Sa sévérité envers Jane s'était largement accrue depuis son entrée dans l'adolescence comme si le débarquement maladroit de sa fille dans le monde des femmes lui avait été insupportable.

En bon médiateur Louis Guénel lança un nouveau sujet de conversation :

- Vous savez qu'une équipe de gars est arrivée de Rennes pour installer les compteurs électriques.

- Ouais, ils sont déjà au boulot rue de La Saulnerie, affirma Fortuné, ils en ont pour un bout de temps par ici.

- Sont-ils nombreux ?demanda Adrienne.

- Monsieur le maire m'a parlé d'une demi-douzaine d'hommes ; ils sont logés au Foyer Saint Louis-Marie, répondit Louis.

A peine Louis Guénel avait-il soulagé la jeune fille du poids des reproches de sa mère, Jane s'était éclipsée. Ce lundi était jour de lessive ; il lui fallait donc préparer le linge qu'elle emmènerait au lavoir avec la vieille Marguerite sur le coup de neuf heures.

La journée s'annonçait belle ; si sa gaieté n'avait été menacée par le sérieux de la proposition de Francis, elle se serait sans doute mise à chanter de cette voix limpide et apaisante qui plaisait tant aux montfortains.

Elle mit beaucoup d'ardeur à serrer son paquet ; dés que l'humeur soucieuse s'emparait d'elle, elle contre-attaquait en dépensant une énergie excessive dans ses taches quotidiennes. Elle trouvait dans l'épuisement physique un réconfort et un moyen d'opposer une résistance sans  conséquences aux forces négatives qui s'obstinaient à barrer son chemin. Quand Marguerite arriva quelque peu fatiguée par sa longue marche à pied jusqu'à la ville, elle allait déjà mieux. D'ailleurs, elle se sentait toujours bien en compagnie de cette vieille laveuse qui l'avait vue naître et avait fait figure de marraine de cœur pour la fillette. Les deux femmes prirent les deux gros paquets de linge et longèrent le cours du Meu jusqu'au lavoir qui faisait face au moulin à tan.

Six paires de bras dénudés étaient déjà à l'œuvre ; les coups de battoirs se mêlaient au bruit de l'eau vive et aux éclats de rire. Le lavoir était le lieu d'un travail harassant qui cassait les reins des plus robustes et laissait le corps endolori pour plusieurs jours mais c'était aussi un lieu exclusivement féminin où s'échangeaient à loisir les confidences et les ragots, où se faisaient et se défaisaient les amitiés, où se réglaient les querelles et se noyait la jalousie.

Jane aimait cette atmosphère du lavoir qui semblait toute empreinte de la liquidité dans laquelle les femmes plongeaient sans retenue car ce lieu offrait une compensation au labeur :  une liberté de langage, une joie de femmes affranchies du regard des hommes.

Marguerite et la jeune fille se mirent au travail sans attendre tout en tentant de comprendre de quoi leurs compagnes à l’ouvrage étaient en train de parler.

- Des beaux gars, j'vous dis. Bien bâtis. Ils ont commencé chez le pierrot sur les huit heures. affirmait une  grande gaillarde.

- Beaux gars peut-être mais ils sont pas bien français, rétorqua une petite brune à la voix haut perchée.

- Et tu crois que ça change quelque chose quand ils sont dans ton lit, répliqua l'autre en riant.

- Mes filles,  qu’Il ait pitié de vous ! dit la doyenne des laveuses sans pouvoir réprimer un sourire.

Jane et Marguerite se regardèrent d'un air interrogateur.

- Mais de qui parlez-vous, mes belles ? demanda la vieille femme.

- Voyons la Margot, tout le monde ne parle que de ça depuis ce matin : des hommes sont arrivés pour les compteurs électriques, répondit la grande gaillarde.

Elles étaient apparemment les seules à ne pas être encore au courant.

 

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Vendredi 21 décembre 2007
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La mère de Mireille habitait dans un fond de cour à deux pas du théâtre. Louise Lautié avait perdu son époux en 1917 au Chemin des Dames ; il avait été un compagnon de tranchée pour André mais il n’avait pas eu la même chance que lui ; en Ille-et-Vilaine, vingt pour cent des mobilisés étaient morts pour la patrie. René était receveur au bureau de postes de Montfort lorsqu'ils s'étaient mariés et avaient emménagé dans le petit trois pièces que Louise n'avait pas quitté. Neuf mois après naissait Mireille et à quelques jours de son premier anniversaire, l'Allemagne déclarait la guerre à la France. La petite était restée fille unique et Louise touchait une maigre pension de veuve de guerre.

Au rez-de-chaussée de l'immeuble, une pièce tapissée d'un papier jaune bouton d'or lui servait d'atelier de couture ; elle y passait le plus clair de son temps car son travail  était fort prisé. Certes la plupart des bourgeoises de la ville étaient restées attachées à leurs boutiques et couturières rennaises mais l'habilité de Louise les faisait souvent pousser sa porte.

L'Atelier avait tout de suite été un petit paradis pour les fillettes qui s'étaient rencontrées sur les bancs de la communale ; avec l'autorisation d'Adrienne Derqué elles se retrouvaient tous les jeudis après-midi dans la pièce confortablement chauffée afin de permettre aux clientes de se dévêtir pour les essayages. Elles exécutaient alors de menus travaux de couture pour Louise : faufilaient, ourlaient ou confectionnaient des robes pour leur poupée. Jane adorait ce lieu jonché de chutes de tissus multicolores qu'il fallait trier et que l'on utiliserait tôt ou tard ; elle aimait cet univers exclusivement féminin où passaient presque toutes les futures mariées de la ville. Elle enviait un peu Mireille sans saisir combien elle subissait jour après jour la sourde amertume de sa mère.

Mireille avait quitté l'école en même temps que Jane mais contrairement à elle, elle se traçait un destin ; elle maîtrisait parfaitement le métier de couturière et Louise Lautié avait assez d'ouvrage pour deux mais elle avait choisi d'entrer comme apprentie modiste chez Mme Odette Rébal et le chapeau cloche n'avait plus aucun secret pour elle.

Devenues grandes, les deux amies se retrouvaient encore régulièrement à l'atelier et ces rendez-vous  étaient encore plus fréquents depuis qu'elles formaient un duo chantant et participaient aux représentations du théâtre de la ville. Le patronage leur concédait une petite somme d'argent pour confectionner leur costume de scène et leur goût du déguisement était largement investi dans ce travail d'aiguille.

Parmi les clientes de Louise, les jeunes filles comptaient une protectrice : l'épouse du notaire, M. Laffon, s'était entichée du talent de Mme Lautié et elle lui confiait la réalisation de la plupart de ses toilettes. Fille d'un médecin nantais, Yolande Laffont avait reçu de l'éducation et avait eu beaucoup de mal à accepter d'épouser ce sinistre ami de la famille Montfortain ; elle avait longtemps vécu comme une recluse condamnée à un exil éternel avant de transformer son animosité envers les habitants de cette petite ville en bienveillance excessive. Ainsi, elle laissait à l'atelier les numéros de l'Illustration et de la Gazette du Bon Ton qu'elle avait déjà amplement étudié et ne manquait pas de dénicher à Rennes des coupons de tissus inédits à Montfort pour les costumes. Des deux jeunes filles, Mireille était largement la plus aguerrie à la science du col châle et de la coupe princesse. Jane n'était pas et ne pouvait être aussi coquette que Mireille mais elle adorait l'entendre proférer ses leçons de mode tout en s'étonnant qu'il existât presque autant de variétés de tissus que de femmes pour les porter. Elle voyait plus ou moins à quoi ressemblait un crêpe Georgette, un crêpe de soie ou de satin mais quels fabuleux effets devaient produire un crêpe Tartan, un crêpe marocain ou encore un crêpe de Chine (à ne pas confondre avec le crêpe de Pékin) sans même parler des crêpes Morocco, Craquebille, Yolanda ou encore du Fausta, un magnifique crêpe lourd idéal pour les robes ou du Vénus, un triple voile aérien réservé à la lingerie fine. Tous ces noms sortis des pages de l'Illustration lui semblaient tout aussi exotiques et imaginaires que les élégantes parisiennes croquées pour figurer des événements non moins étranges que "le pesage d'Auteuil" ou "une fin d'après-midi au Polo de Bagatelle", une fin d'après-midi qui permettait d'admirer la princesse de Polignac (en robe de crêpe de Chine "Pluie de rose" et manteau de satin broché bordé de renard argenté ) saluant l'ambassadeur de Turquie. Paris était bien loin.

Mireille s'essayait à l'imitation scrupuleuse mais devait vite déclarer forfait devant la difficulté de la tâche et leurs modestes coupons.

Cependant, cette fois encore elle avait fait des merveilles et en revêtant son costume de scène, Jane ressentie une fierté inaccoutumée. Le contraste du crêpe ivoire bordé de noir sur sa peau mate semblait confirmer au physique la noblesse de cœur qu'elle manifestait chaque jour spontanément. Elle savait aussi que sans ces vêtements de scène, elle n'aurait jamais pu s'avancer au devant de la foule pour chanter comme elle le faisait désormais chaque premier samedi du mois.

- C'est magnifique Mimi, dit-elle à la jeune fille en la remerciant d'un regard.

- Attend ! T'as pas tout vu …Je vais t'essayer ton chapeau ; j'ai fait le même pour toutes les deux ; on fera les "jolies sisters"." Elle riait en ajustant la dentelle amidonnée sur la tête de Jane.

- Tu devrais penser à te couper les cheveux. C'est bien beau une crinière comme ça mais ça casse complètement mon cloche.

Jane sourit ; son amie adoptait le perfectionnisme d'une grande dame de la mode.

- Pense un peu à la tête que ferait Adrienne !

- Ta mère ! Hum! Elle haussa les épaules. Elle te baptise Jane comme une danseuse de music-hall et voudrait que tu portes corset, chignon et cotillons !

Jane avait en effet hérité d'un véritable  prénom de scène. Dans sa prime jeunesse, un admirateur avait offert à Adrienne une belle affiche de spectacle ; elle l'avait conservé précieusement et aujourd'hui encore elle trônait au-dessus du bar. L'affiche représentait une gracieuse et svelte danseuse levant  allègrement un pied à la courbe élégante : "Jane Avril. Jardin de Paris."   En dépit ou en raison du jeu de jambes  aguicheur de la donzelle, cette silhouette d'un autre monde fascinait Adrienne et à la naissance de sa fille, ce Jane à l'orthographe anglo-saxonne s'était imposé à elle.

- Tu sais ce qu'il manque à ce chapeau ? demanda Mireille.

- Une jolie tête aux cheveux courts ?

- Mais non, t'es belle comme tout ; non, il manque une fleur ; je verrais bien une rose en soie ivoire…

- Tu veux nous coiffer comme des mariées !

- La voilà l'idée ! Il y a des fleurs d'orangers dans la couronne de maman.

Jane eut un brusque pincement au cœur. Lorsqu'elle pensait à Louise, elle trouvait toujours qu’elles faisaient montre d'une frivolité excessive.

- Non, tu ne peux pas faire ça, dit-elle à Mireille.

- Et pourquoi mademoiselle ?

- ça…, ça nous porterait malheur, osa-t-elle avancer.

Mireille fut prise d'un rire moqueur ; elle ne pouvait s'empêcher de trouver à Jane des travers de campagnarde à la voir si pétrie de superstitions.

- C'est pas sacré, voyons ; on les remettra.

- Est-ce que tu te rends compte que…

- Louise sera contente, je t’assure. Après tout, autant que ça serve à quelque chose de gai qu'elle se soit mariée. Tu sais, Jane, ça fait dix-huit ans qu'on enterre mon père alors je crois que je peux sortir de deuil.

Jane était soudain comme accablée par une immense tristesse. Mireille avait raison. Elles avaient droit au bonheur et pourtant Jane semblait trop souvent en douter. Etait-ce le fait d’être née avec la guerre ? Elle se sentait comme liée à toutes ces vies broyées.

Sans doute se marierait-elle un jour, aurait-elle des enfants, mais peut-être aussi resterait-elle près de ses parents toute sa vie. Étrangement, elle ne voyait rien se dessiner d'unique pour elle. Contrairement à Mireille qui ne voulait pleurer un père resté pour toujours inconnu, elle se sentait parfois comme en deuil. Et en effet, c'était bien le deuil d'un lignage gommé qu'elle portait sur son visage lorsque sa mère la rappelait à son travail. Des parents sans ascendance et elle, unique descendance. ! Qu’est-ce qu’on construit sur de pareilles ruines ?

- Bon, je dois rentrer, dit-elle. On se retrouve à 18 heures demain pour la répétition.

Elles s'embrassèrent. Jane poussa la porte de l'atelier et s'engouffra dans la cour grise qui débouchait sur la vaste place plantée de platanes. La place des petits hommes ; sur la gauche l'école des garçons, sur la droite le cimetière où une croix blanche attestait de la mort de René Lautié et au centre le théâtre flambant neuf du patronage. 

Il fallait le dépasser puis contourner le palais de justice pour descendre en contrebas de l'église Saint-Nicolas jusqu'à la rue commerçante. Elle connaissait le chemin par cœur et s'engagea presque les yeux fermés tant elle se sentait lasse subitement. Elle était coutumière de ces changements d'humeur inattendus et une sombre mélancolie pouvait succéder en elle à une gaieté sans ombres. Elle pensait qu'il lui resterait à nettoyer et à fermer le bar, qu'elle devait se hâter de regagner sa chambre. Elle briquerait le zinc, laverait le sol avant de refermer les volets à battants et d'éteindre la dernière lampe. Le travail ne lui déplaisait pas ; elle trouvait même un certain plaisir à cette effort physique précédant le coucher mais elle avait le sentiment d'être destinée pour toujours à cette vie monotone. A quoi cela pouvait-il lui servir de regarder devant elle ? Il n'y avait pas d'autre avenir pour Jane Derqué que l'ouverture et la fermeture du bar, les œufs qu'il fallait acheter derrière la forêt, le café qu'on prenait soin de ne pas faire bouillir, les petits verres sur pieds au fond trompeur. Pas d'autre avenir. Elle heurta quelqu'un ; absorbée par sa tristesse, comme certaine d’être seule dans la ville. Elle bredouilla un mot d'excuse sans même regarder celui ou celle qu'elle venait de bousculer. Le bistrot se trouvait là, à deux pas.

 

 

 

 

 

par Auteur(e) publié dans : Ecriture communauté : Interlignes
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Lundi 10 décembre 2007
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 Chapitre 2

 

Le trajet qui la séparait de Montfort lui parut bien bref en comparaison de cette traversée périlleuse car elle avait retrouvé sa gaieté naturelle et se trouvait si sotte maintenant que tout danger avait disparu qu'elle se rabrouait intérieurement. Le vieux Jean qui travaillait dans le petit carré de potager qu'il entretenait à la bordure de Montfort et qui donnait souvent un coup de main à André l'aperçut ; elle le salua en riant. Il se dit qu’elle était gaie la Jane ; une jolie fille, polie et pleine d'entrain. Et il est vrai qu'elle était prête à embrasser la terre entière, y compris ce bourru de Jean, tant elle était heureuse de retrouver âme qui vive.

A la maison, l'accueil de sa mère fut moins jovial. Adrienne se plaignait d'avoir toujours sujet de s'inquiéter avec cette fille unique qui lui donnait autant de soucis qu'une tripotée d'enfants ; on ne pouvait quand même pas lui reprocher de ne pas la gâter : toujours des robes à la nouvelle mode, les soins de la coiffeuse, et une visite un  dentiste une fois l'an. "Et pourtant, on peut pas dire qu'on soit riche!" répétait-elle à ceux de ses clients qui voulaient bien écouter ses lamentations en échange d'une petite rallonge de Picon. "De toute façon, c'est depuis qu'elle lit des livres ; ces histoires d'amour, ça lui monte à la tête ; enfin… Espérons qu'elle fera un beau mariage ! Autant que ça lui serve à queq'chos' d'être intelligente parce que l'intelligence quand on a pas le sou, c'est que des problèmes ; regardez les socialistes de Saint-Brieuc, des irresponsables ! Rien compris à rien !" Le plus souvent, l'interlocuteur hochait la tête placidement.

Tout le monde s'entendait à dire qu'elle n'était pas si méchante l'Adrienne mais qu'il fallait qu'elle mette son grain de sel partout et qu’elle dirige son monde, fille et mari compris. En attendant ce fameux beau mariage auquel semblait prétendre Adrienne, Jane servait plus ou moins de bonne à tout faire au bistrot. Quatre ans auparavant, elle avait définitivement quitté les bancs de l'école pour aider ses parents. Adrienne en avait décidé ainsi ."Tu sais bien que depuis Verdun, ton père il est plus bon à grand chose ; il peut plus rien porter et puis t'es pas une bourgeoise quand même !" lui avait-elle dit un matin pluvieux. Elle avait alors treize ans. Elle n’avait rien trouvé à redire à  cela. N’était-ce pas le lot commun de toutes les filles de son âge ? Son amie Mireille avait quitté l’école en même temps qu’elle.

Quant au mari d’Adrienne, André, cela faisait longtemps qu'il avait démissionné ; il acceptait d'autant plus facilement que sa femme porte la culotte, que moins il en faisait et disait, plus il gagnait en liberté. Il se contentait de se venger un peu sur le muscadet en racontant sa guerre, en racontant Verdun. Plus le temps passait, plus les anecdotes s’enrichissaient de détails cocasses. Il devenait de plus en plus difficile de séparer le vrai du faux mais les clients en avait pour leur argent ; ils revenaient autant pour la bonne humeur d’André que pour participer aux tournées. Et puis  comment en vouloir à sa femme, restée seule avec un marmot sur les bras et l’angoisse de demeurer veuve à vingt-deux ans. Elle avait été forte Adrienne ; elle avait attendu patiemment son retour et quand il était enfin revenu, elle s’était donnée à lui avec la même énergie qu’au premier jour. D’ailleurs, elle était restée séduisante Adrienne et il parvenait encore à réveiller de temps à autre le souvenir  de la jeune fille d'autrefois qui dansait et chantait à tout va ; celle qui avait uni à son destin de pupille de la nation sa vie d'orpheline. L’union de deux malheurs, à la vie à la mort, vaille que vaille.

Enfin, il y avait Jane, sa fille, sur laquelle il reportait l'amour qu'il n'avait pas reçu et s'il ne pardonnait pas toujours à Adrienne ses excès de colère envers celle-ci, il comprenait combien il lui avait été difficile d'être mère. Il savait que Jane aurait du apprendre un métier mais il voulait la garder prés de lui le plus longtemps possible ; alors quand elle avait quitté l'école, une fois de plus il n'avait rien dit.

Lui, il en aurait voulu  plusieurs des enfants mais Adrienne s'y était résolument opposée. Elle voulait d'abord pouvoir penser à elle. "J'ai jamais eu personne pour s'occuper de moi,"disait-elle en grande tragédienne. Évidemment, elle aurait  préféré un garçon. "C'est quand même plus commode avec un garçon ! Une fille, faut toujours veiller à la réputation. Mais on prend ce que le Bon Dieu vous donne!"

Pour toutes ces raisons, Jane écouta sans même tenter de s'expliquer les reproches de sa mère qui l'envoya purger sa peine dans sa chambre pour ne plus l'avoir sous les yeux.

D’ailleurs, c'était sans compter sans la bienveillance d'André qui parvint à lui glisser quelques mots à l'oreille :

- Mireille est venue, y a pas une heure. Ton costume est prêt mais elle voudrait faire quelques retouches à ton bibi sur ta petite tête. Reviens pour sept heures. Et ferme ta porte à clef.

Comment un faible résiste à une forte femme ? Par de petites trahisons quotidiennes. Et ces milliers de trahisons infimes avait été le nœud de la complicité qui était née entre André et sa fille.

Jane emprunta le chemin qu'elle pratiquait habilement depuis le jour où privée de Carnaval l’année de ses onze ans, elle avait ouvert la fenêtre de sa chambre, glissé sur l'appentis, de là, osé le grand saut jusqu'au sol puis couru chez Mireille en veillant à ne pas être vue et endossé un costume de mousquetaire du roi qui la rendait méconnaissable. Autant dire qu'elle n'avait pas était peu fière de son tour de passe-passe mais elle avait été suffisamment prudente pour ne partager son secret qu'avec son amie. Et elle ne s'aperçut pas que son père, traditionnellement muet comme une carpe, n'avait pas été dupe de sa supercherie. Elle ne le comprit que le jour où il lui apporta clairement son soutien, partageant ainsi avec elle le plaisir de la fuite.

L'escalade était cependant devenue plus ardue car une certaine pudeur venait maintenant freiner les gestes de la jeune fille de dix-sept ans ; et l'habit de mousquetaire n'était pas de mise tous les jours ! Elle mettait donc un point d'honneur comique à fuguer avec élégance et se donnait des airs de trapéziste en robe de bal quand pour éviter de réitérer le grand saut, elle glissait le long de la gouttière  hors d'usage.

- Attention !

Mireille l'attendait derrière l'appentis avec cet air de réprobation inquiète qu'elle adoptait chaque fois que Jane devait se lancer dans cette aventure.  

Au physique, elle était l'exact contraire de cette dernière ; au minois percé de jolis yeux verts et surmonté de cheveux blonds frisés de Mireille s'opposait le large visage encadré d’une épaisse chevelure sombre et animé de vives prunelles noires de Jane ; tandis que les mouvements de la première rendaient chaque instant vivante la légèreté d'un corps mince et clair, ceux de la seconde manifestaient une présence à la fois massive et apaisante. La grâce presque enfantine de Mireille contrastait avec la beauté un peu lourde de Jane ; une Jane qui se trouvait gauche et empâtée mais dont le corps se dénouait dans l'effort avec une souplesse féline.

- J'ai vu ta bicyclette et la mine de ta mère, alors je suis passée derrière.

- Mon pneu a crevé ; j'ai mis deux heures pour ramener les œufs.

- Et elle t’a envoyé dans ta chambre, comme une gamine !

Jane sourit. Elle n’avait décidément pas les accents rebelles de son amie.

Et Mireille elle-même savait pertinemment que jamais Jane ne s'opposerait aux décisions de ses parents car si elle se laissait parfois aller jusqu'à pousser les portes de la futilité que lui ouvrait son imagination, elle n'en conservait pas moins un profond respect pour ses parents. En dépit de  ce qu'elle subissait, elle s'attachait à les aimer et à les contenter.

 

 

 

 

 

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Vendredi 7 décembre 2007

gros-arbre.jpg

anti_bug_fC'était sans aucun doute la traversée qu'elle redoutait le plus : deux kilomètres de peine et de peur sur une route plongée dans les bois noirs. 
Dés le hameau des ponts, elle n'avait plus pensé qu'à cela : elle devait passer, seule, par la forêt ; car elle ne pouvait la contourner (hypothèse à laquelle elle voulait s'accrocher) sans s'exposer à la fatigue de cinq kilomètres supplémentaires sur son antique bicyclette, à la crainte de rencontrer les molosses de la ferme des Kairouan et à l'embarras de livrer les motifs d'un retard aussi ridicules à sa mère.

C’est elle qui l'avait envoyée une heure plus tôt chez Marguerite Pique chercher les œufs frais destinés à garnir le zinc ; des œufs qu'elle faisait cuire le soir et qu'elle se gardait bien d'acheter à la crémière du coin de la rue. A la jeune fille revenait donc la charge de parcourir une fois par semaine, chaque mardi, les six kilomètres qui séparaient le bar des Derqué de la bâtisse de la vieille laveuse. La course était fatigante en ce pays vallonné et elle impliquait de traverser deux fois la forêt redoutée mais la journée était belle en ce début de Mai et le détour qu'imposait la peur à l'aller serait compensé par le plaisir de filer, libre, sur la mince route pierreuse.

Et puis la soleil la mettait en confiance ; grâce à lui, elle se sentait plus forte. C'est ainsi qu'au retour, elle prit sur elle d'opter pour le chemin le plus court. Mais voilà qu'au moment même de pénétrer dans la vaste chênaie, sa roue avait heurté une pierre trop aiguë pour son caoutchouc ; un soupir d'agonisant avait emporté son pneu dans une autre vie en même temps qu'il ouvrait pour elle un cauchemar d'autant plus terrible que c'était précisément celui qu'elle redoutait par dessus-tout. Elle dut donc se résoudre à continuer à pied et à traîner son fardeau tout en veillant  à ne pas briser les œufs qui lui valaient tant de déboires.

Elle ne s'expliquait pas très bien la terreur que lui inspiraient ces bois. Elle se souvenait vaguement des récits des conteuses, des loups qui quelques décennies auparavant trouvaient encore refuge dans ces forêts bretonnes légendaires. Petite, elle ne pouvait manquer d'imaginer que l'un deux, une sorte de roi des loups, avait survécu à toutes les traques meurtrières et qu'il vivait terré mais assoiffé de vengeance, prêt à faire payer au premier humain venu le prix du massacre de ses frères. Aujourd'hui encore, plongée dans la solitude extrême de cet univers sans ciel, elle croyait voir le loup partout. Loin des murs rassurants de sa chambre, elle trouvait là un isolement paradoxal ; mille yeux semblaient la tourmenter, mille bras invisibles l'agripper, elle croyait sentir le souffle des chênes dans sa nuque. Et ces mille yeux étaient comme autant de morsures. Les coquelicots de sa robe droite se fondaient en une large tache rouge pareille au chaperon du conte pour enfant. Et elle-même n'était plus qu'une enfant, la brunette aux larges yeux noirs, la fausse intrépide à la peau étrangement mate, la petite Jane.

En même temps que surgissait ce spectre terrifiant du loup des contes d’autrefois réapparaissait le visage de l’inconnu pénétrant dans la petite cuisine obscure jouxtant le bar, un soir de 1919.

- C’est ton père Jane ; va l’embrasser, avait dit Adrienne.

Elle avait cinq ans et elle n’avait pas voulu, pas pu embrasser cet homme qu’elle voyait pour la première fois.

Il était grand ; il était maigre et malgré tous ses efforts pour sourire à l’enfant, il n’obtint pas un mot de la petite.

Il revenait de la Grande guerre, celle pour laquelle il avait été appelé avant même la naissance de sa fille. Il était un étranger ; elle était une étrangère mais ils trouveraient le temps de s’apprivoiser.

La forêt semblait condenser toutes ces images : le loup, son père cet inconnu, la nuit, la guerre. 
Une tranchée sinistre au seuil de sa vie.

Et la route elle-même était comme dominée par ce pouvoir indescriptible de la forêt ; les mousses grignotaient le tracé dessiné par l’homme et l'eau des pluies hivernales avait creusé partout de larges vasques. Ce chemin irrégulier rendait la progression de la jeune fille d'autant plus difficile qu'il la contraignait à regarder non autour – les formes et les ombres monstrueuses -  mais devant elle. Et puis elle se sentait maladroite dans cette robe dont elle avait pourtant suivi la confection avec impatience et elle se disait que les larges pantalons qu'elle avait vu portés par les garçonnes dans La Gazette du Bon Ton auraient décidément mieux convenu à son aventure.

En cette après-midi ensoleillée, l'obscurité était presque complète sous les arbres. Et seuls les rais de lumière qui perçaient çà et là attestaient de la permanence d'une entité protectrice. Cette beauté matérialisée par le contraste naturel rendait vivant à ses yeux ce Dieu qu'elle vénérait autant par tradition que par ferveur adolescente. A ce spectacle comme devant les lueurs vacillantes des cierges de la chapelle Saint Joseph, elle était transportée par une force qui irradiait tout son être, enflammant son cœur avant de répandre un feu troublant dans ses veines.

 Mais les caprices du temps effacèrent cette présence rassurante et la forêt redevint aussi inquiétante que l'océan qu'elle avait découvert quelques années plus tôt du haut des remparts de Saint-Malo.

Son père lui avait offert cette escapade pour son dixième anniversaire. Car il avait fallu peu de temps pour que l’inconnu terrifiant laisse place à André, le brave André, son père bien aimé.

- Tu verras comme c’est beau ! lui avait-il dit en la hissant dans le train en gare de Montfort. 
Monfort - Rennes puis Rennes - Saint-Malo. Tout un voyage. Sur le port, un pêcheur leur avait proposé une sorte de bref baptême de mer. Elle avait refusé,  jolie peureuse entêtée. Il n'était pas question qu'elle s'aventure sur ces coquilles de noix. Elle serait terrienne à jamais. Cependant, elle avait insisté pour plonger ses pieds dans le sable mouillé et attendre que la première vague vienne mordiller ses chevilles. Ce fut bien la morsure du froid qu'elle retint de ce premier contact qui ne pouvait totalement la conquérir. Elle percevait d'ailleurs, devant cette immensité littéralement inhumaine, que nul ne pouvait être maître de cet élément redoutable. Elle se contentait donc de la terre ferme et s'en trouvait fort bien. Pourtant, c'est ce même sentiment de vulnérabilité soudaine qui s'emparait d'elle à présent qu'elle était contrainte de traverser cette forêt au pas du marcheur.

   Elle aurait voulu chanter, affirmer sa voix dans ce théâtre hostile, mais les syllabes sautillantes s'évanouissaient dans sa bouche, demeuraient prisonnières dans cette tête lourde où elles résonnaient, amplifiées par la peur et rythmées par le gong qui frappait sa poitrine. Elle avait le sentiment de ne plus rien maîtriser, d'être peu à peu habitée par un monde inconnu ; elle était gagnée par le parfum profond des sous-bois, envahie par une humidité qui se transformait en moiteur au contact de sa peau, affaiblie par ces sensations troubles et sa marche appesantie par la bicyclette. On aurait dit que la sève des arbres vénérables tentaient de s'infiltrer dans son corps mais que ce dernier faisait front en déployant le contrepoison de la peur. Son pas n'avait cessé de s'accélérer tout au long du parcours et son souffle était devenu si intensément irrégulier qu'elle se sentait sur le point de défaillir ; mais c'est précisément à cet instant qu'elle aperçut le point lumineux qu'offrait la vaste clairière inondée de soleil au sortir du bois. La clairière et après la clairière, les premières habitations et la ville, sa ville.

Elle était sauvée.

 

 

 

 

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Lundi 26 novembre 2007
petit-jardin.JPGDerrière la fenêtre de mon bloc de béton, une petite maison dans un jardin abandonné.

Dans la maison, une forme protégée par le contre-jour ; une vieille femme attend que ce jour passe, assise dans son fauteuil.

Ce matin, elle a tiré ses volets, elle a décroché la blouse de nylon gris suspendue à la porte de la remise et elle est descendue faire le tour de son carré de terre.

C'est l'hiver. Le sol est jonché de feuilles ; les chemins que dessinait autrefois le potager tracé au cordeau sont invisibles au profane mais la vieille dame a la mémoire des lignes.

Elle pose ses pieds dans les traces d’un passé à jamais gravé dans sa mémoire.

Elle marche dans sa vie, entre les défunts plans de fraises et de muguets.

Elle se baisse pour remettre sur pied un tuteur. Son geste est lent et sûr. Sa main a conservé  toute sa verdeur ; elle connaît le goût de la terre, sa porosité humide, son exhalaison pénétrante.

Elle sait, la vielle dame, que le petit tour fini, la journée n'aura plus de sens car tout est là désormais, dans les quelques mètres carrés qui  restent autour de la maison.

Car ces quelques mètres carrés sont tout le monde d'André. André qui n'est plus, depuis vingt ans déjà.

Les hommes de la vielle femme sont tous partis.

La terre les lui a repris.

 

Son père d’abord, happé par le Chemin des Dames ; sa mère ne manquait jamais de le lui répéter, chaque jour que Dieu faisait : le maudit chemin des Dames, petite !

Malgré tous les honneurs rendus au défunt, elle avait toujours lu l’infamie de cette mort, la trahison qui se dessinait derrière ces trois mots : Chemin des Dames. Qui étaient-elles ces créatures dotées du pouvoir d’anéantir les hommes en si peu de temps ?

Elle revoit les lis blancs bordant l’allée centrale du jardin d’antan, les droites lignes piétinées par l’enfant de sept ans qui ne supporte plus ce mensonge éclatant : le chemin des lis blancs.

Son fils ensuite, le fringant Marcel que l’aventure appelait ; le beau Marcel à la mèche gominée, au sourire d’un Mariano du nord ; le cher Marcel qui rêvait d’autres terres et qui avait choisi la mer.

N’y avait-il pas là plus cinglante trahison ? Son fils au départ de Cherbourg !

Elle ne l’aura jamais vu le fier Marcel saluant du bastingage.

Juste quelques cartes postales ; la dernière remontait à 1959, il lui disait son désir de jeter l’ancre, de mettre pied à terre, par delà la Méditerranée : en Algérie.

Elle avait maudit les païennes qui l’avaient ensorcelé son Marcel.

Elle repense aux œillets labourés ; cette marée bleue au centre du jardin qu’il avait planté enfant, aidé de ses soins à elle,  elle la mère donatrice, la terre matrice,  la mère abandonnée. Rancune. Terre brûlée.

Il n’y eut jamais plus de place pour les œillets.

 

Seul André était resté ; son homme au pas traînant, son André au pied bot, André Dubiveau employé à l’entretien des parterres municipaux.

Un amoureux des fleurs, un passionné du pétale, cultivant ses lilas, pivoines et autres pensées avec un soin exclusif.

André qui, chaque soir venu, couvrait son petit monde de graminées d’un regard enchanté et protecteur ; André qui, par un beau matin, avait fait sa valise et n’était plus réapparu.

Elle se souvenait de chaque minute de ce jour ; c’était un mardi de marché ; elle l’avait quitté, panier au bras, sur le coup de huit heures ; il arrosait ses plans d’azalées.